Juillet 2009, La Merced. Au centre du Perou, cette ville est la porte d ’entrée vers l Amazonie Peruvienne. Loin de la rigueur et de la rudesse du climat des Andes, cette region possede un climat tres favorable. Tout pousse, ou presque, dans la plaine : fruits tropicaux, légumes les plus divers ; tandis que sur les collines se cultivent sans problème le café et la cacao. C est ici qu en 2000, l entreprise Saldac de Montelimar commence a importer du café en France. Et en commerce equitable.
Aujourd’hui, le “commerce equitable” est un sujet a la mode. Et qui est soumis a de nombreuses controverses. Pour la plupart des personnes, le commerce equitable est ne de l’action d un prêtre hollandais, Max Havelaar, qui, dans les annees 80 decide d importer en Europe du café de petites producteurs Mexicains, afin que ces derniers evitent de traiter avec des intermediaires qui leur baissent systematiquement les prix d achat. Le cours du café mondial est alors en pleine degringolade. En Europe, ce café est vendu un peu plus cher que le café classique, mais les initiateurs de ce mouvement comptent sur la bonne volonte et l esprit citoyen de la clientele pour que celle-ci l’achete. Pour le grand public, le commerce equitable est ne.
Au tournant des annees 2000, les ventes de commerce equitable explosent. Le concept, dans une certaine mesure, accompagne le mouvement altermondialiste dans sa recherche “d un autre monde posible”. Pour certains, le commerce equitable est LA solution qui peut ramener de l ethique dans des relations commerciales generalement soumises aux lois de la finance.
Pourtant, au meme moment, des dissenssions se font jour entre les acteurs du commerce equitable. Au coeur du debat, des conceptions differentes et des objectifs differents. Pour certains, se limiter aux “petits producteurs du Sud” – terme generalement employe par Max Havelaar – ne resoud pas le probleme structurel de l inegalite generale dans l echange. D ailleurs, a cette epoque, des grandes marques et les principaux acteurs de la grande distribution se lancent aussi dans ce type de commerce qui fait de plus en plus d adeptes, sans changer pour autant ses méthodes. Le commerce equitable devient un instrument marketing pour les entreprises. En effet, peut-on considerer en toute honnetete que Leclerc fait du commerce equitable lorsqu on connait ses pratiques de marge arriere, sa recherche constante de prix les plus bas aupres de ses fournisseurs ? Une étude a montre qu’en France, un emploi crée en grande surface détruisait directement ou indirectement 5 a 8 emplois dans l économie locale... Se pose aussi la question de la relation de ce commerce equitable avec le marche local. Importer du vin ou du miel d Amerique du Sud quand des producteurs francais ont du mal a trouver des marches peut-il être consideré comme une démarche équitable ? Sans compter évidemment l’impact environnemental de telles pratiques…
Aux portes de l’ Amazonie, l entreprise Saldac a une autre approche. Avec Kolia et Lisette, les gerants de l entreprise francaise, nous visitons d abord la “Highland Coffe Company”, tenu par Jose, qui leur vend, comme son nom ne l indique pas des… jus de fruits. Ici, du paysan qui produit les fruits aux ouvriers qui travaiellent dans l impeccable usine de transformation, tout le monde est paye a un niveau superieur aux pratiques habituelles. Ces jus sont d abord destines au marche local. “Nous ne représentons que 10% de leur chiffre d affaire total, explique Kolia. Nous ne voulons pas que les partenaires avec qui nous travaillons soient dépendants uniquement de nous. Si nous devons cesser l entreprise, ils continueront a exister au moins.” Jose communique beaucoup sur la démarche equitable de son entreprise. Un commerce équitable qui est d’abord local et qui échappe aux images de charité vehiculees par d autres. Sur ses affiches, les “petits producteurs du Sud” pliant sous le poids du sac de café sont remplaces par de belles jeunes filles souriantes et en maillot de bain, goutant avec satisfaction ses jus de fruit…
A environ 150 kilometres de La Merced – mais a 4 heures etant donne l’etat des routes (ou des chemins) dans cette partie du Perou – nous accompagnons Kolia et Lisette pour visiter la Cooperative de Pangoa. Cette cooperative rassemble des producteurs de cacao qui cultivent une variete tres ancienne et non hybride de cacao, s occupe du sechage et du conditionnement de la matiere premiere, qui partira ensuite dans les pays du Nord, et notamment a Montelimar, au siege de Saldac. Ce cacao est ensuite transforme par un artisan chocolatier – c est, a priori, le seul chocolat “equitable” vendu en France qui a un processus de fabrication artisanale – puis vendu dans des boutiques specialisees et les Biocoop. Uniquement en circuit court. Pour Kolia et Lisette aussi, il est incoherent de declarer faire du commerce equitable en vendant aux grandes surfaces. D autres clients de la Cooperative, en Amerique du Nord, demandent, eux, d’ avoir la certification “FLO” de Max Havelaar, qui reste pour la plupart des consommateurs de par le monde une garantie d avoir un produit equitable. Esperanza, la gerante de la cooperative au nom predestine (Esperanza signifie “espoir” en espagnol), nous explique que cette certifications est couteuse : 3000 dollars par an quel que soit le volume exporte certifie FLO. Pourtant, certains de ses clients commencent a douter des pratiques de Max Havelaar et, ayant la confiance des consommateurs finaux dans leurs pays, ne demandent plus cette certification. Esperanza avoue a demi-mots qu elle aimerait que tous leurs clients fasse pareil : “si on pouvait s en passer, on pourrait utiliser ces 3000 dollars pour faire beaucoup d autres choses. Nous avons ainsi un programe de sante pour les familles de producteurs. Aussi, nous financons les etudes d enfants de cultivateurs, qui partent etudier en ville. Avec plus d argent, on pourrait en faire plus.”
La premiere journée est dediée a une rencontre avec les producteurs. Kolia, photos a l appui, leur explique le circuit realisé par le cacao qu’ils produisent avant d’etre vendu dans les boutiques. “Volontairement, nous confiera-t-il, je montre qu il n est pas facile de vendre du chocolat en Europe, et que la concurrence est rude. Je montre ainsi des photos d etalage de boutique, ou notre chocolat est entouree d autres tablettes, qui paraissent aussi bonnes.” Une volonte de transparence et de pedagogie, avec l expliaction de la repartition du prix de la tablette de “leur” chocolat. La reunion se termine par un moment magique, que sans doute peu de producteurs, meme dits “du commerce equitable” connaitront dans leur vie : Kolia et Lisette leur ont ramene des tablettes du produit fini, qu ils vont pouvoir gouter. Les producteurs se servent avec febrilite et goutent precieusement ce chocolat qui est pour eux un tresor, et qui est souvent avale banalement par des bouches gourmandes en Europe. Une des productrices se leve, apparemment satisfaite de ce qu ele a goute : “je vais redoubler d effort pour faire du cacao encore meilleur !”
Le reste du sejour sera consacre a une evaluation conjointe de l equite de la filiere cacao, du producteur a la transformation a la cooperative. Membre de l association francaise Minga, Saldac utilise son cahier des charges “commerce equitable”, baptise SGAP, pour Systeme de Garantie et d Amelioration Participatif. Créee en 1999, l association Minga se donne pour objectif de développer et de promouvoir une “economie equitable”, c est-a-dire un maximum d équite sur tous les échanges et a toutes les étapes d une filière. “Se polariser sur un seul maillon de la chaine peut très bien se faire au detriment des autres acteurs et du progres social en general” enonce ainsi le document de presentation de son cahier des charges en preambule. Realistes, les acteurs du commerce equitable qui ont developpe ce cahier des charges sont conscients qu’une demarche en ce sens, reel et honnete, ne peut etre que progressive. Ce cahier des charges est ainsi divise en 7 parties, pour aprehender au mieux ce que peut et devrait etre des echanges equitables : information et debat pour une economie equitable ; organisation, autonomie, autogestion ; reduction des inegalites et solidarite ; pour une economie respectueuse de la nature ; pour une economie au service des hommes ; des echanges equitables et enfin transparence, evaluation, garantie. A l interieur de chaque partie, des dizaines de questions tres precises. Cela implique donc que tous les acteurs jouent le jeu et affichent une transparence totale. Plus qu une evaluation d une structure porteuse d une verite absolue, ce cahier des charges est avant tout participatif et vise a la discussion et a “la cooperation sans domine et sans dominant” (dixit le preambule) pour reflechir sur comment faire evoluer les pratiques de tous vers plus d equite, si necessaire.
Ainsi, l economie equitable revendiquée refuse la dépendance de producteurs aux marches, meme equitable, du Nord mais au contraire veut “donner la priorite a la souverainete economique des populations”. Le SGAP incite par exemple la diversification des productions des producteurs, en particulier pour que ceux-ci developpent des cultures vivrieres. Kolia et Lisette visitent chaque annee quelques producteurs pour, en premier lieu, verifier cela : “nous observons si la famille a des poules, on demande de voir les champs, pour voir s ils cultivent aussi des fruits et legumes pour leur consommation personnelle”. Au final, en quelques jours, nous avons pu suivre la tracabilite complete du produit et sa “teneur” equitable. Ce SGAP est donc avant tout une garantie citoyenne, dynamique et democratique. “Si l auto evaluation collective est indispensable, annonce le preambule, elle n est pas suffisante. Le controle d “experts”, forcement reduit a quelques jours par an, n est pas non plus vraiment fiable et, dans l etat actuel des choses, son cout exclue les petites entreprises. Un controle collectif nous parait donc plus efficace”. En effet, si le travail sur le cahier des charges demande a tous les acteurs de la filiere de la disponibilite et surtout de la bonne volonte et de la transparence, le cout pour eux est nul. De plus, cette demarche a le grand merite de ne pas imposer une notion de l equite mais de l ouvrir dans un debat interculturel.
Beaucoup de polemiques ont ete souleves ces derniers temps sur le commerce equitable. Souvent difficile de s y retrouver pour le “consom´acteur” sur ces labels qui n en sont pas, sur ces grandes marques qui utilisent le concept a des fins marketing… En tous les cas, il existe des acteurs qui agissent avec transparence, honnetete et equite. Il revient a chacun de nous de s informer au maximum sur ce que l on consomme, en reflechissant a nos besoins reels. Dans ce sens, le commerce equitable “international” ne peut qu aller de pair avec des demarches locales, des relations directes avec les producteurs, comme le font notamment les AMAP. Une autre economie est possible, notre responsabilite est de la faire vivre, en toute responsabilite.
Pour en savoir plus, vous pouvez visiter les sites internet de Minga et Saldac sur : www.minga.net et www.saldac.com. Les produits de Saldac sont distribues en Bretagne par l entreprise Terra Libra, www.terralibra.fr.
Gwendal EVENOU




