Quelle professionnalisation pour le monde associatif ?

Entretien avec Matthieu Hély


Le sociologue Matthieu Hély revient sur les évolutions récentes d’un monde associatif aujourd’hui ouvertement conflictuel : montée de la salarisation, de valeurs entrepreneuriales, négociations avec l’État – et nous explique comment les associations sont devenues indispensables aux politiques publiques.
 Quelle professionnalisation pour le monde associatif ?

Un article par Yves Lochard & Nadège Vezinat & Arnaud Trenta du 25-11-2011 sur http://www.laviedesidees.fr/

Au cours des dernières années, un certain nombre de conflits menés par des salariés d’associations ont émergé dans l’espace public médiatique et attiré l’attention sur les conditions de travail et d’emploi au sein de ces organisations. Ainsi en mars et avril 2010, deux conflits sociaux éclataient au Samu social de Paris et chez Emmaüs, des salariés se mettant en grève pour des revendications similaires : revalorisation des salaires, pérennisation des emplois, amélioration des conditions de travail. Si ces conflits se sont résolus par des négociations entre direction et syndicats (CGT, FO, SUD), la création en février 2010 du syndicat ASSO (affilié à l’Union syndicale Solidaires) voulant défendre spécifiquement les intérêts des travailleurs du secteur associatif jette également une lumière crue sur cet espace social plus communément rattaché à l’idée de solidarité, au bénévolat et au militantisme. Les fondateurs de ce nouveau syndicat expliquent leur initiative de la façon suivante :

La culture du secteur associatif, souvent fondée sur un engagement personnel et militant, conduit à des questionnements autour du statut du salarié, de ses limites face à des employeurs qui n’assument pas toujours leurs responsabilités, n’acceptent parfois pas leur rôle et confondent souvent l’engagement de leurs employés et leur statut de salariés. Cette situation aboutit à des dérives dans le droit du travail, en contradiction avec les valeurs et les missions de l’association, occasionnant des relations salarié-employeur difficiles voire conflictuelles

Ces phénomènes interpellent l’opinion publique, tant ils vont à l’encontre des idées et des valeurs que véhiculent les associations.

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La crise profonde du statut du travail non marchand

La Vie des Idées : Quelles raisons peuvent, selon vous, expliquer que le monde associatif soit longtemps resté un espace à l’écart des conflits du travail ? Comment analysez-vous les conflits sociaux mentionnés plus haut, ainsi que la création du syndicat ASSO ? Traduisent-ils un (des) changement(s) intervenu(s) dans le monde associatif au cours de la période récente ? Ou reflètent-ils davantage des problèmes touchant la société dans son ensemble ?

Matthieu Hély : Le monde associatif a longtemps été posé comme « en dehors » de la sphère du travail. Cela vient en grande partie de sa proximité avec l’héritage historique de « l’économie sociale » pour laquelle l’idéal du « travail autrement » est au cœur de son projet idéologique. En effet, les entreprises de l’économie sociale ont toujours eu pour ambition de dépasser l’opposition pluriséculaire entre le capital et le travail au nom de valeurs démocratiques dont la célèbre devise « un homme, une voix » est emblématique. Le caractère non lucratif de leur activité est également fréquemment invoqué pour se différencier des organisations principalement mues par la rentabilité du capital et la répartition des dividendes aux actionnaires.

Ce qui va être très intéressant dans la période à venir c’est d’observer comment les entreprises de l’économie sociale, et plus particulièrement le monde associatif qui représente de très loin le principal employeur aux côtés des coopératives et des mutuelles, va mettre sa doctrine « d’employeur autrement » à l’épreuve des institutions du monde du travail. Je pense ici en particulier à la participation des organisations patronales de l’économie sociale aux conseils de prud’hommes dont la structure fondamentale repose sur l’antagonisme entre salariés et employeurs : comment vont-elles se différencier, dans leurs pratiques, de leurs homologues du MEDEF, de la CGPME, de l’artisanat, de la FNSEA et des professions libérales ? Au delà de leur posture symbolique, les élus du collègue au titre de ces organisations jugent-ils « autrement » les conflits du travail ? Cela peut vouloir dire très concrètement : ont-ils, par exemple, davantage recours à la pratique de la conciliation (étape préalable au contentieux) que leurs homologues du secteur marchand ?

De même, du côté des salariés, la catharsis déclenchée par la création du syndicat ASSO et le conflit social au sein de l’association Emmaüs (qui n’est pas terminé) annonce-t-elle la genèse d’une nouvelle forme de militantisme syndical ? En effet, jusqu’à présent l’héritage historique de l’économie sociale, que l’on ne cesse de redécouvrir depuis deux siècles, a surtout été monopolisé par les employeurs de l’économie sociale qui l’invoquent en permanence pour se différencier symboliquement des « patrons » capitalistes, même si parfois leurs pratiques d’organisation du travail et de gestion de l’emploi ne les distinguent pas radicalement de ces derniers [18]. Ces questions sont au cœur d’une recherche en cours que je mène avec Maud Simonet et Romain Pudal au sein de notre laboratoire de recherche l’IDHE [19].

http://www.laviedesidees.fr/Quelle-professionnalisation-pour.html

Posté le mercredi 30 novembre 2011
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