Pour répondre à la famine, les cinq appels des 4ème Rencontres du Mont-Blanc


Un article repris du site Nord-social, site d’informations sur l’économie sociale et solidaire publié sous licence Creative Commons

Comment nourrir la planète ? Les défis sont impressionnants. Cette année, le cap d’un milliard d’être humains souffrant de la faim a été franchi. 40 millions de personnes en meurent tous les ans. Un enfant toutes les six secondes. Après un quart de siècle de domination libérale sur la mondialisation, les populations victimes sont plus nombreuses dans certains pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique Latine.

Quelle peut être, face à cette situation dramatique le rôle de l’économie sociale ? Cette question, deux cent responsables internationaux de l’économie sociale réunis à Chamonix les 9 et 10 novembre pour les 4éme Rencontres du Mont Blanc, se la sont posée collectivement.

Au cours de ces rencontres, des experts et des acteurs de terrain de l’économie sociale confrontent leur point de vue afin, d‘une part, établir un diagnostic et d’autre part, déterminer des actions qui seront prises en charge par les différents acteurs de l’économie sociale.

En 2007, lors des leurs 3ème Rencontres consacrées aux problèmes climatiques et environnementaux, les responsables internationaux de l’économie sociale avaient invité les membres du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat (GIEC) alors nommé Prix Nobel de la Paix. Vingt six projets d’actions avaient été annoncés à cette occasion.

Vers une plate-forme de l’Economie Sociale entre les différentes agences internationales

Cette année, et compte tenu du sujet abordé, ce sont des responsables de plusieurs organisations internationales qui ont été invités à participer aux travaux de ces 4ème Rencontres.

Cécile Molinier, directrice du Bureau du Programme des Nations Unies pour le Développement de Genève, était accompagnée d’Emmanuel Kamdem, fonctionnaire chargé de l’économie sociale et coopérative au Bureau International du Travail (BIT), de Manzoor Ahmad, directeur du Bureau de liaison de la FAO à Genève, de Charles Vincent, directeur du bureau du Programme alimentaire mondial (PAM) à Genève. Iain Macdonald, directeur général de l’Alliance coopérative internationale, porta la parole du mouvement coopératif international, coopératives dont on connaît l’importance dans le monde agricole, et dont l’engagement pour résoudre les problèmes de la faim s’avère déterminant.

Les échanges entre les acteurs internationaux de l’économie sociale et les responsables des organisations internationales se sont avérés fructueux.

Partageant largement une même analyse de la situation, les uns et les autres convinrent de l’utilité d’un rapprochement pour conduire des actions dans le cadre d’une stratégie unifiée.

Cécile Molinier, la directrice du bureau du Pnud à Genève se déclara ouverte aux propositions des responsables internationaux de l’économie sociale et approuva, comme les autres membres des organisations internationales leur demande à l’ONU de créer une plate-forme Economie Sociale entre les différentes agences internationales : le PNUD, la FAO, le PAM, le BIT, la CNUCED.

La terre ne nourrit pas ses paysans

Les experts ont noté la gravité de la situation alimentaire mondiale. Comment nourrir toute la population qui atteindra 9 milliards d’habitants en 2050 s’interrogea Michel Griffon, directeur adjoint de l’Agence nationale de la recherche ?

Plusieurs aspects furent soulignés. Des continents, l’Asie, l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord ont atteint les limites des espaces consacrés à l’agriculture. L’utilisation à hautes dosses des pesticides et des engrais, si elle a prodigieusement accrû les rendements permettant de nourrir de plus en plus de personnes, entraîne des effets négatifs et contre productifs sur les sols.

2,3 milliards de personnes vivent en fonction de l’agriculture. Parmi elles, 600 millions, paysans sans terre, ouvriers agricoles, petits agriculteurs sont en état de survie essentiellement dans la péninsule indo-pakistanaise, en Afrique et dans une partie de l’Amérique Latine.

1,7 milliard travaillent sur des exploitations familiales produisant de faibles excédents fournissant les marchés locaux. En opposition, 50 millions de personnes travaillent sur 20 millions d’exploitations hautement mécanisées.

En 2050, la population agricole mondiale aura crû d’un milliard. 40% vivront de ce secteur agricole, sans vraiment aider à nourrir la planète, en étant pour une large partie en état de survie.

La situation est dramatique. Elle résulte, pour partie du désinvestissement enregistré dans le secteur agricole depuis une vingtaine d’années. Les experts qui se sont exprimés lors de ces rencontres estiment qu’il est essentiel que l’investissement dans l’agriculture devienne une préoccupation majeure. Un point de vue partagé par les responsables des agences des Nations Unies.

Vers un autre modèle de développement agricole

Pour parvenir à nourrir l’ensemble des habitants de la planète, ce qu’ils considèrent comme possible, c’est le modèle même de développement agricole, affirment-ils, qui doit être remis en cause.

Les participants à ces 4ème Rencontres du Mont Blanc ont prêché pour une prise en main par les paysans de leur destin agricole afin d’assurer une autosuffisance alimentaire. Une politique dans laquelle le mouvement coopératif, et avec lui l’économie sociale a tout son rôle à jouer. Les acteurs de terrain en firent la démonstration à travers d’initiatives qui, dans leur domaine apportent des perspectives.

En Inde, Vandana Shiva, présidente de la fondation Navdanya estime « que la révolution verte, qui a remarquablement contribué à augmenter les rendements agricoles, a néanmoins atteint des limites ». Créée il y a plus de 25 ans, l’association est aujourd’hui plus particulièrement mobilisée sur la conservation des semences traditionnelles locales. La politique des multinationales faisant main basse sur le vivant à travers une brevetisation des semences a vivement été mise en cause.

Une attaque virulente a été portée par Riccardo Petrella, président de l’Institut européen de recherche de la politique de l’eau, qui estime « qu’aujourd’hui le capital veut privatiser les éléments qui font la vie : l’eau, l’air, les semences, les génomes, et qu’il est indispensable de s’opposer à cette marchandisation de la vie et de la nature ».

L’action de la fondation Navdanya s’inscrit tout à fait dans cette philosophie, « en combattant, explique Vandana Shiva, les brevets sur les semences et le vivant, qui favorisent la privatisation de la biodiversité et la piraterie du savoir traditionnel. »

Navdanya a lancé un mouvement de conservation des semences traditionnelles locales, répertoriant plus de 2000 variétés de riz et des centaines de variétés de céréales, légumineuses et oléagineux. Par son action, la fondation cherche à donner aux paysans du sous-continent indien la maîtrise sur l’agriculture et sur leur travail. « Une condition, souligne Vandana Schiva, nécessaire pour résoudre les questions de sous nutrition ».


Au Cameroun
, c’est une coopérative de paysans qui s’est mobilisée pour combattre les déséquilibres engendrés sur les marchés locaux par l’importation de poulets congelés en provenance d’Europe. Fournis à un prix inférieur à ceux vendus par les paysans sur les marchés locaux, ces poulets « européens » ont fortement handicapé la production locale, mettant en danger de nombreuses exploitations.

Au Japon, regroupés dans une coopérative de 320 000 membres, le Seikatsu Club, consommateurs et producteurs ont mis au point dans la banlieue de Tokyo un circuit court de consommation des produits agricoles. Une espèce d’AMAP géante.

Les initiatives existent pas milliers, qui toutes tentent de permettre aux paysans et aux citoyens de ses réapproprier la maîtrise de leur destin alimentaire et de contribuer ainsi à résoudre la dramatique question alimentaire.

Exclure l’agriculture des négociations de l’OMC

De cette confrontation entre les experts, les acteurs de terrain et les responsables des agences de l’ONU, les participants aux 4ème Rencontres du Mont Blanc ont tiré leçons et propositions afin de contribuer à une mobilisation autour de la question alimentaire, considérant que l’agriculture doit bénéficier d’une attention et d’un regard particulier.

Ils ont affirmé la nécessaire ouverture de l’Economie sociale en direction du commerce équitable, des circuits courts entre producteurs et consommateurs et le partage du risque entre eux, de l’égriculture biologique.

Les participants aux 4ème Rencontres du Mont-Blanc ont ainsi lancé cinq appels.

  • 1°) Alors que les négociations internationales de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sont sur le point de reprendre à Genève, les participants aux 4ème Rencontres du Mont-Blanc tiennent à exprimer leur opposition au volet agricole de ces négociations, rejoignant les positions exprimées par le mouvement pour l’Organisation Mondiale de l’Agriculture (Momagri), afin que l’agriculture en soit exclue à l’égal de la culture.
  • 2°) Les Rencontres du Mont-Blanc demandent aux Etats d’inclure la question de l’eau dans la Convention de Copenhague.
  • 3°) Les Rencontres du Mont-Blanc lancent un appel pressant à la Commission européenne pour qu’elle considère également l’agriculture comme un secteur spécifique et stratégique et donc élabore une nouvelle politique européenne en conséquence, contrairement à ce qu’elle est en train de préparer.
  • 4°) Les Rencontres du Mont-Blanc demandent à l’organisation des Nations Unies contre la Faim (FAO) lors de son Sommet de la semaine du 16 novembre 2009 d’inclure l’Economie Sociale comme la référence incontournable des stratégies à mettre en œuvre.

-* 5°) Les Rencontres du Mont-Blanc demandent à l’ONU de créer une plate-forme Economie Sociale entre les différentes agences internationales (PNUD, FAO, PAM, BIT, CNUCED).

Le premier prix des Rencontres du Mont Blanc

Espace d’échanges d’expériences et d’expertises, les Rencontres du Mont Blanc sont conçues comme un lieu d’impulsion à des projets de terrain. Ainsi, à chacune des rencontres des organisations participantes s’engagent dans des actions déterminées en fonction thème de la rencontre.

Cette année 2009, les projets annoncés s’inscrivent dans la question de la résolution du problème alimentaire. En 2007, ils l’étaient sur les problèmes liés à l’évolution climatique et à l’environnement.

Favorisant les échanges et soutenant les projets engagés les Rencontres du Mont-Blanc ne pilotent pas ceux-ci, mais en assurent le suivi. Parmi les 26 projets qui avaient émergés en 2007, certains ont connu un développement plus avancé que d’autres. C’est pour souligner la qualité des projets les plus avancés qu’ont été créés les prix des Rencontres du Mont-Blanc dotés par les fondations de la MACIF, du Groupe Chèque Déjeuner, et du Crédit Coopératif.

Le premier prix, d’une valeur de 10 000 euros a été attribué à la coopérative costaricaine Conexa – Conges - Sala Basta pour les actions d’information et de formation qu’elle a engagé au Costo Rica sur les problèmes de l’énergie auprès des acteurs de l’économie sociale, avec notamment l’organisation d’une rencontre dans ce pays, de réunions auprès de coopératives et de paysans, ainsi qu’une démarche entreprise envers les pays d’Amérique Centrale et du Mexique.

C’est Yasy Morales, une jeune responsable costaricaine de la coopérative qui a reçu le prix, ce dont s’est félicité Thierry Jeantet, le Président des Rencontres du Mont-Blanc se déclarant « heureux de remettre le premier prix des Rencontres du Mont-Blanc à une jeune coopératrice. »

Un deuxième prix de 4000 euros a été attribué à l’Association internationale du logiciel libre. Faisant le constat que quelques grandes entreprises capitalistes exercent un véritable contrôle sur la richesse immatérielle en maîtrisant la production des logiciels, les responsables de l’association internationale du logiciel libre souhaitent en libérer la galaxie de l’économie sociale.

L’objectif de l’association est donc de produire ces logiciels libres qui resteront dans le domaine public. La proposition a été faite de constituer une bibliothèque de logiciels libres disponibles pour les entreprises de l’économie sociale afin que demain, elles ne soient pas dépendantes des logiciels et de la politique des entreprises capitalistes.

Des engagements et des partenariats

Au terme de deux jours de discussion, les participants aux Rencontres du Mont-Blanc ont annoncés toute une série de projets sur lesquels les organisations parties prenantes se sont concrètement engagées.

De nouvelles forces, de nouveaux moyens financiers, humains et de matière grise seront fédérés autour de projets existants. C’est le cas pour :

- le projet de notation durable des coopératives agricoles conduit par Coop Fédérée (Québec) et Coop de France (en Bolivie et en Chine), en faisant le lien avec les projets de nouveaux modèles coopératifs agricoles soutenus par Coop Africa (10 pays),

- l’expérience d’agriculture écologique intensive expérimentée par la coopérative agricole française Terrena avec Coop Fédérée ou encore la coopérative Nouricia,

- la mise en place d’outils fonciers reposant sur l’appel public à l’épargne à partir de l’exemple de Terres de lien en France.

La promotion de projets nouveaux et structurants sera assurée :

- en s’inspirant de l’exemple des logiciels libres (AI2L), un programme de protection (propriété intellectuelle) des semences libres et de libre accès aux producteurs, sera développé,

- en élaborant une « Charte du Mieux manger » qui sera promue dans l’ensemble des entreprises de l’Economie Sociale et mise en pratique dans les restaurations collectives dépendant de l’économie sociale et par le développement d’expériences régionales de promotion de cette charte,

- en mobilisant des secteurs agricoles et financiers de l’Economie Sociale pour favoriser la mise en place d’une chaire internationale de micro biologie,

- en accordant un appui aux acteurs ruraux afin de promouvoir une campagne visant à libérer les jeunes filles du « portage d’eau », qui les écarte de l’école,

- en mettant en place un programme sur la contribution de l’économie sociale au fait de mieux nourrir la planète en collaboration avec diverses ONG.

Par ailleurs, les Rencontres du Mont-Blanc entendent développer des partenariats :

- avec les agences de l’ONU : le BIT pour les nouveaux modèles de coopératives, le PNUD, la FAO, le PAM avec un groupe de travail sur un « prix d’achat durable »,

- avec l’Alliance coopérative internationale pour le développement de la micro fiance, et l’AIM pour l’assurance-santé,

- avec des instituts de recherches (Research Foundation for Science Technology and Resources Policies en Inde, Pesticides Eco Alternative Center en Chine, Agence Nationale de la Recherche en France, Laboratoire d’Analyse Microbiologique des Sols)…

- avec les réseaux régionaux de l’Economie Sociale (Euromed, Conférence Panafricaine des Coopératives).

Posté le dimanche 22 novembre 2009