Le "care" : quelle utilité pour cet anglicisme ?

Portée et limites du « care »

Article de Jean Gadrey, professeur d’économie à l’université de Lille 1.


On devrait se sentir concerné comme citoyen par les débats qui se déroulent autour du « care » depuis que Martine Aubry a lancé ce terme dans le débat politique, provoquant des critiques vives ou voilées dans son camp, et de la dérision à droite. Que veut dire cette notion et peut-elle fonder un projet de société ?

Dans Le Monde du jeudi 15 avril, Martine Aubry définissait le concept en ces termes : « Une société du soin, une aide de qualité aux personnes fragilisées, le traitement des grandes dépendances, et les soins corporels et vitaux quotidiens »… « C’est aussi mieux reconnaître, mieux former et mieux rémunérer ceux qui apportent ces soins et en exercent la lourde responsabilité »… « N’oublions jamais […] qu’aucune allocation ne remplace les chaînes de soins, les solidarités familiales et amicales, l’attention du voisinage, l’engagement de la société ». Ailleurs, elle disait : « Il faut passer d’une société individualiste à une société du care […] : la société prend soin de vous, mais vous devez aussi prendre soin des autres et de la société ».

UN TERME IMPORTANT…

L’importation de mots étrangers dans le débat public comporte des risques. C’est particulièrement vrai avec le « care », totalement intraduisible en raison de sa polysémie, entre la sollicitude ou l’attention portée aux autres et l’activité où l’on aide des personnes aussi bien dans la sphère domestique ou informelle que dans celle du travail rémunéré. Aucun mot français ne convient.

C’est une psychologue de Harvard, Carol Gilligan qui l’a popularisé dans un livre édité en 1982 (version française publiée en 1986 chez Flammarion sous le titre « Une si grande différence »). Il a fait florès aux Etats-Unis, surtout dans les recherches féministes, notamment dans les travaux de Joan Tronto, politiste à l’université de New York, publiant en 1993 un livre traduit en français en 2009 sous le titre « Un monde vulnérable. Pour une politique du care ». Nancy Folbre, économiste américaine, a également contribué à faire progresser ces idées, en particulier via son blog (http://blogs.umass.edu/folbre/) et son livre de 2001 « The invisible heart ».

Mais ceux qui découvrent la question n’ont pas forcément besoin de références américaines. Cette thématique, utilisant ou non le mot « care », a été travaillée depuis les années 1990 en France par des chercheuses (parfois des chercheurs), le plus souvent sociologues, philosophes ou psychologues. On en trouve de bons exemples dans les « cahiers du MAGE », et plus récemment dans le livre collectif « Qu’est-ce que le care ? » (petite bibliothèque Payot, 2009). Dominique Méda en évoque l’importance dans « Le temps des femmes » (Flammarion, 2001). Un colloque international sur le « care » a été organisé à Lille le 29 avril dernier, précédé de la publication d’un dossier dans la Revue Française de Socio-économie, quelques économistes s’en sont emparés, etc.

Cette notion a une réelle portée, y compris pour argumenter en faveur de politiques sociales, de l’emploi et de l’égalité professionnelle où l’on prenne au sérieux les compétences professionnelles et l’utilité sociale associées aux emplois d’aide aux personnes âgées ou aux personnes handicapées, et à ceux du secteur de la petite enfance (voir le blog de Camille Peugny sur ce site).

… MAIS POUVANT ENGENDRER DES CONFUSIONS POLITIQUES…

Sa transposition comme mot d’ordre politique n’est en revanche pas évidente. On est en effet dans le flou entre le registre psychologique de l’attention aux autres et celui de l’action publique valorisant par des textes et des dispositifs des activités aujourd’hui déqualifiées. C’est dans ce flou que peut s’engouffrer Nathalie Kosciusko-Morizet (Le Monde du 14 mai) lorsqu’elle vilipende une politique « de l’assistanat et des bons sentiments » qui ferait fi de « la solidarité nationale ».

Les gens de droite sont assez mal placés pour se poser en défenseurs de la solidarité nationale. Les bonnes paroles non suivies d’effet sont une spécialité de leur Président. Nathalie Kosciusko-Morizet cite abondamment Carol Gilligan, mais oublie délibérément que d’autres (dont Joan Tronto) ont redonné au « care » une portée politique en critiquant son assimilation à une disposition psychologique inhérente aux femmes. Quant à la dernière phrase de l’article de Nathalie Kosciusko-Morizet, on se demande si c’est un lapsus : « garantir à tous l’égalité des chances qui permettra à chacun de mener son existence avec les capacités qui sont les siennes ». Nathalie Kosciusko-Morizet a dû entendre parler d’Amartya Sen, mais le contresens est énorme. Une politique des capacités (ou « capabilités » chez Sen) vise non pas à laisser les gens se débrouiller avec leurs capacités héritées, mais à créer les conditions du développement des capacités de tous. La critique de Nathalie Kosciusko-Morizet est donc caricaturale et injuste. Mais le besoin de clarification subsiste.

Bien entendu, il est souhaitable que les orientations politiques s’humanisent. Les valeurs de solidarité ou de fraternité y ont leur place, pour autant qu’elles se traduisent en mesures concrètes. De même, rendre visibles et revaloriser les activités de soins à autrui et de soin mutuel est essentiel. Mais le passé invite quand même à une extrême prudence vis-à-vis de l’invocation des solidarités familiales ou de voisinage, au demeurant précieuses pour le lien social, mais qui peuvent aussi signifier l’enfermement de certains et surtout des femmes dans l’exercice d’une « vocation naturelle » supposée. Il invite aussi à réfléchir au fait que la solidarité entre égaux (en droits, en dignité et dans les faits) n’est pas la solidarité entre inégaux. Prendre soin des gens devrait signifier leur permettre d’être des acteurs de leurs vies dans des cadres législatifs où la solidarité nationale et la solidarité réciproque de proximité s’épauleraient et où l’égalité professionnelle des femmes et des hommes serait visée. C’est peut-être ce que Martine Aubry a en tête, mais ce n’est pas encore clair.

… ET QUI NE SUFFIT PAS POUR UN PROJET DE SOCIÉTÉ

Il vaudrait mieux se passer de tout terme anglo-saxon, surtout s’il est intraduisible, pour faire comprendre des idées de refondation sociétale. Si le « care » implique le développement et la revalorisation d’emplois de services destinés à des personnes afin d’améliorer leur bien-être et leur autonomie, le tout dans un cadre public ou associatif, en s’appuyant en complément sur des initiatives locales bénévoles à encourager, c’est assurément un grand volet d’un projet souhaitable. Sous réserve que les mesures soient à la hauteur et que l’on quitte résolument les politiques de réductions d’impôts réservées pour l’essentiel aux riches en quête de serviteurs à bas prix. Sous réserve qu’il s’agisse de vrais emplois avec de vraies formations qualifiantes et des perspectives d’évolution. Sous réserve que l’État cesse de se désengager du financement de l’action sociale, ce qui met en difficulté les associations, parfois contraintes de mettre la clé sous la porte. Sous réserve qu’on refuse de suivre (ce qui est possible) la directive européenne invitant à libéraliser les « services sociaux d’intérêt général », etc.

Mais tout cela, qui est très important, ne peut suffire à désigner un objectif de société « post-matérialiste », solidaire et soutenable, parce qu’un secteur d’activité, même s’il a de l’avenir, n’est pas toute l’économie et toute la société. Parce que le « soin » à apporter aux multiples patrimoines de société et aux biens communs va bien au-delà du soin aux personnes, fût-il conçu comme une perspective d’émancipation. Parce que, même sur le strict plan du « care », les principales questions portent sur le « comment ». Encourager le « care » capitaliste, productiviste et concurrentiel, ce que font les politiques actuelles, est une catastrophe pour la qualité de l’emploi, pour la qualité de service, pour les femmes, pour les associations, et pour la « solidarité nationale » dont se réclame Nathalie Kosciusko-Morizet.

UNE HISTOIRE DE FEMMES ?

Manifestement, les hommes politiques qui critiquent la référence au « care » sont très irrités par le fait que cette notion ait été forgée dans des cercles féminins. Que dis-je féminins : féministes. Horreur !

Le fait que des femmes aient été à l’initiative, avant d’être rejointes par des hommes qui partagent leur exigence d’égalité, est pourtant une bonne nouvelle, pour trois raisons. La première est que si les femmes ne portent pas les idées qui correspondent à ce qu’elles vivent et souhaitent, ce ne sont pas les hommes qui le feront. La domination masculine reste forte. Partout.

La seconde raison tient au fait que les activités de soins aux personnes, de soutien mutuel ou de « care » sont bel et bien assurées massivement par les femmes, aussi bien dans l’économie (96 % des emplois d’aide à domicile aux personnes âgées sont occupés par des femmes, 96 % aussi dans les crèches et garderies, 85 % dans les maisons de retraites, etc.) que dans la sphère domestique (elles prennent en charge près de 80 % du temps de soin aux enfants). Ces activités restent plus ou moins invisibles lorsqu’elles sont effectuées dans la sphère privée, et fortement dévalorisées lorsqu’il s’agit d’emplois. Qui a mis et met encore aujourd’hui en évidence cette double relégation ? Pour l’essentiel des femmes, dont de nombreuses chercheuses, en France et ailleurs.

La troisième raison est que, en relation avec une longue histoire de division des rôles et de rapports sociaux de sexe, les visions du progrès (et du bien-être) des hommes et des femmes diffèrent fortement, statistiquement parlant, et qu’il serait temps de s’appuyer sur une représentation plus paritaire du développement des sociétés et du bien vivre.

Je cite souvent ce résultat d’une enquête mentionnée par la sociologue Françoise Héritier dans son livre « Masculin/Féminin II » (Odile Jacob, 2002) : « Récemment, une enquête d’opinion publique a été menée par des sociologues pour savoir quels étaient les principaux événements du XXème siècle. Les hommes répondent majoritairement qu’il s’agit de la conquête de l’espace. À 90 %, les femmes mettent en premier le droit à la contraception ». D’un côté la puissance sinon la guerre et la domination technique sur la nature, de l’autre un aspect central du développement humain et de la liberté de choix de vie, au sens d’Amartya Sen.

AU-DELÀ DU « CARE »

Les idées de soins, de soins mutuels, de solidarité, de réciprocité et d’égalité peuvent bénéficier des débats actuels sur le « care ». Ces idées peuvent devenir des forces pour contrer les logiques de la « performance » individuelle, de la course à la productivité, à la vitesse et à la croissance matérielle à perpétuité. On devrait laisser tomber la langue anglaise pour en parler en politique. On pourrait même étendre métaphoriquement ces idées aux soins à apporter à l’environnement naturel et à d’autres patrimoines de société, même si ce sont d’autres types de soins et d’attention. Il s’agit de valeurs qui peuvent, moyennant des clarifications, irriguer la vie économique et sociale et contribuer, avec d’autres, au « bien vivre ensemble » dans un monde équitable et durable.

Jean Gadrey,
professeur d’économie à l’université de Lille 1.

Pour Alternatives économiques :http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2010/05/18/portee-et-limites-du-%C2%AB-care-%C2%BB/

Posté le lundi 13 septembre 2010
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