Un article repris du site Nord-social, site d’informations sur l’économie sociale et solidaire publié sous licence Creative Commons
Lire l’article : « Philippe Frémeaux : « l’économie sociale et solidaire contribue à civiliser l’économie et à la démocratiser.
« La crise que traverse aujourd’hui le capitalisme, écrit Philippe Frémeaux, a redonné de l’actualité à la recherche d’alternatives à l’entreprise privée classique. Parmi les candidats, explique-t-il, l’économie sociale et solidaire avec son monde des coopératives, des associations et de mutuelles. »
Avec un « gouvernement » démocratique et des objectifs qui ne sont pas, essentiellement, alignés sur la recherche d’un profit maximum, les organisations et structures de l’économie sociale et solidaire présentent bien un modèle susceptible d’apporter des réponses aux problèmes de l’heure.
« Civiliser l’économie »
Cependant, souligne le directeur d’Alternatives économiques, « en dépit de son développement et de sa puissance – l’ESS rassemblerait aujourd’hui plus de 2,1 millions de salariés - ce secteur peine à s’affirmer comme une réelle alternative à l’économie dominante. »
Deux raisons, expliquent cette situation, selon Philippe Frémeaux. « Faute d’unité, écrit-il, faute d’apparaître comme un véritable mouvement de transformation social, faute aussi d’être à même de mobiliser – ou de vouloir le faire – ses adhérents, ses sociétaires ou ses associés. » Un point de vue qui est partagé par de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire.
Mais l’économie sociale et solidaire peut-elle être « une alternative au capitalisme » ? Le directeur d’Alternatives Economiques en doute. Néanmoins, estime-t-il, « l’ESS contribue à civiliser l’économie et à la démocratiser. »
C’est là un point de vue différent, par exemple, que celui exprimé par Thierry Jeantet dans son ouvrage "L’économie sociale : une alternative au capitalisme". Une différence d’appréciation, qui, sans doute, se retrouve chez de nombreux acteurs de l’économie sociale et solidaire.
Dans son article, il rappelle qu’historiquement, les entreprises de l’économie social et solidaire furent filles de la nécessité.
Les mutuelles ouvrières, au milieu du XIXème siècle, furent créées pour assurer « collectivement un minimum de sécurité alors que les patrons se séparaient des salariés malades ou invalides sans la moindre indemnité. »
« Les paysans, artisans ou petits patrons se sont rassemblés, à la fin du XIXème siècle, pour créer les premières caisses agricoles ou les premières banques populaires afin d’accéder a crédit pour développer leurs activités. »
Plus récemment, « dans les années 1980, avec l’apparition d’un chômage massif, de la précarisation et de la misère sociale, des travailleurs sociaux créent des entreprises et embauchent des personnes jugées inemployables, par les employeurs du secteur public comme du privé. »
A chaque fois, insiste, Philippe Frémeaux, « l’économie sociale et solidaire joue un rôle de pionner, à la fois réparateur des maux de la société et initiateur de solutions nouvelles. »
Un monde disparate
Ces origines diverses font de l’économie sociale et solidaire une galaxie recouvrant des réalités disparates, souligne le directeur d’Alternatives Economiques.
Les coopératives de production, adhérentes au Groupement national de la coopération, existent aux côtés des coopératives agricoles, ou des coopératives de commerçants, ou encore les coopératives bancaires, ou les mutuelles, ou les associations,..
Au niveau national, comme au niveau européen, chaque famille de l’économie sociale et solidaire défend, en premier lieu ses propres couleurs.
Cet émiettement ne favorise ni une bonne visibilité, ni une organisation efficace de l’économie sociale et solidaire. D’autant plus que la réussite de certains secteurs de l’économie sociale et solidaire a conduit à « leur banalisation et à l’adoption progressive des règles du système dominant ».
C’est notamment, le cas, estime Philippe Frémeaux, « du secteur financier où les structures coopératives et mutualistes y ont un poids considérable avec notamment : le Crédit Agricole, le groupe Banque Populaire- Caisse d’épargne, le Crédit Mutuel dans la banque ; les groupes MMA, GMF, Macif, Maif,Matmut, dans l’assurance… »
Dans le même temps, la plupart des clients de ces banques et compagnies d’assurances ignorent totalement que celles-ci sont l’un des nombreux acteurs de ce secteur économique.
Cette faiblesse s’accompagne d’une véritable interrogation sur certaines décisions, qui sont prises par des dirigeants de structures de l’économie sociale et solidaire. Et le directeur d’Alternatives Economiques de citer « les déboires de Natixis. »
« Une parole de transformation sociale »
Cependant, Philippe Frémeaux relève des tentatives visant à l’affirmation d’une parole collective de l’économie sociale et solidaire.
Le Conseil des entreprises employeurs et groupements de l’économie sociale et solidaire (CEGES) a l’ambition de jouer ce rôle.
Malheureusement, souligne le directeur d’Alternatives Economiques, « le Ceges a une autorité d’autant plus limitée qu’il n’existe guère de consensus au sein de ses composantes, sur la parole collective qu’il faudrait porter face aux pouvoirs publics ou à destination de l’opinion publique. » De plus, le Ceges souffre, en comparaison avec le Medef, « de la modestie de ses moyens ».
Dans son article, Philippe Frémeaux repère également deux autres initiatives.
La première, est la constitution du Labo de l’ESS, un think tank créé à l’initiative de Claude Alphandéry. « Son objectif est de profiter de la crise pour faire connaître une ESS offensive et ouverte, et ….oeuvrer à une transformation sociale, écologique, et démocratique que l’économie globale, en alliance avec d’autres acteurs de la société. » Le Labo de l’ESS mène campagne autour de cinquante propositions concrètes en débat dès à présent.
Autre initiative pointée par le directeur d’Alternatives économiques, le Mouvement des entrepreneurs sociaux, créé au début du mois de février. Les promoteurs de ce mouvement « entendent promouvoir l’entreprenariat sans exclusive, pour autant qu’il s’inscrit dans une démarche sociale et environnementale exigeante, » écrit-il.
Sur le sujet, Jean-François Draperi, le rédacteur en chef à la RECMA (Revue des études coopératives, mutualistes et associatives), la revue internationale de l’économie sociale, Jean-François Draperi vient de publier un article ( lire : Un mouvement de pensée inscrit dans le capitalisme ) dans lequel il observe que« l’entrepreneuriat social est un mouvement de pensée qui s’inscrit clairement dans l’économie capitaliste ». Toutefois, le chercheur souligne que si « entre l’économie sociale et l’entrepreneuriat social les portes sont ouvertes, il faut garder à l’idée qu’il s’agit de deux maisons bien différentes. »
D’autres initiatives témoignent de la volonté de responsables de l’économie sociale et solidaire de fédérer le mouvement pour lui donner force et visibilité. Le mois de l’économie sociale et solidaire organisé, désormais chaque année, dans la plupart des régions françaises participe de cette démarche offensive.
Les Rencontres du Mont-Blanc, qui se sont déroulées pour la 4ème fois en 2009, répondent à la même stratégie, mais cette fois au niveau international. Cette manifestation rassemble des responsables internationaux de l’économie sociale, qui, ensemble, défrichent les voies d’une mondialisation plus humaine qui place l’homme au cœur des évolutions économiques.
Mais, « pour que l’économie sociale et solidaire porte une vraie parole de transformation sociale, cela supposerait, estime, Philippe Frémeaux, qu’elle ose défendre un projet en faveur d’une économie réellement alternative, plus sociale et plus soutenable sur le plan environnemental ». Et qu’elle « assume, ajoute le directeur d’Alternatives Economiques, de se situer, au moins implicitement, dans le champ politique. » La question est posée.
Jean-Paul BIOLLUZ



