Un article publié jeudi 23 avril 2009 par Alain Goguey et repris du site Nord-social, site d’informations sur l’économie sociale et solidaire publié sous licence Creative Commons
Du 9 au 24 mai 2009, aura lieu la prochaine Quinzaine du commerce équitable. Ce sera l’occasion pour l’ensemble du réseau de cette filière d’informer, de sensibiliser les citoyens aux dimensions économique, sociale et environnementale du commerce équitable et de promouvoir une consommation responsable, respectueuse des producteurs du Sud et de l’environnement.. A l’occasion de cette quinzaine du commerce équitable, de nombreuses manifestations sont organisées dans toute la France : dégustations de produits dans des boutiques et supermarchés, conférences, expositions, projection de films... En préambule à cette quinzaine, Nord-Social.Info vous invite à lire un petit ouvrage qui permettra à chacun de se forger son opinion sur le commerce équitable.

Collaborateur régulier du mensuel Alternatives économiques, Sylvain Allemand est un journaliste qui suit l’actualité relative à la mondialisation et au développement durable. Associé à Isabel Soubelet, journaliste qui s’intéresse aux habitudes de consommation et à la restauration, il vient de publier aux éditions du Cavalier Bleu, un petit livre très intéressant consacré au commerce équitable.
« Le présent ouvrage n’a à assurer ni la défense et illustration de ce commerce, ni à en faire le procès mais à aider le lecteur à y voir plus clair à travers une vingtaine d’idées reçues » écrivent les deux journalistes dans leur introduction.
« Trade not Aid »
Ce qui n’empêche pas les auteurs d’afficher une relative empathie pour ce commerce équitable. Ils rappellent tout d’abord la genèse de cette expression apparue en 1989, mais qui recouvre des pratiques beaucoup plus anciennes parfois désignées par les expressions « commerce alternatif ou solidaire ». Le concept du commerce équitable peut se résumer d’une formule : « Trade, not Aid » - (« Du commerce, pas d’aide »). Quant aux principes sur lesquels il repose, ce sont :
- des circuits aussi courts que possibles entre producteurs que consommateurs
- un outil au service du développement local
- le prix juste, c’est-à-dire un prix qui vise à permettre au producteur de vivre de sa production
- des engagements dans la durée
- des enjeux éducatifs en direction des consommateurs qui disposent d’une meilleure information
- une intégration au développement durable.
Idées reçues
Le commerce équitableQuelles sont ces idées reçues qui sont ainsi passées en revue ?
- au niveau des principes : les produits du commerce équitable sont plus chers ; c’est surtout le café ; les produits équitables sont bio ; ça ne concerne que les rapports Nord – Sud ;
- au niveau des tendances : c’est une mode ; c’est difficilement compatible avec la grande distribution ; il n’y a pas de garanties suffisantes ;
- au niveau de son impact : ce n’est qu’une goutte d’eau dans le commerce mondial, il profite peu aux producteurs du sud ; il contribue au développement durable ; acheter équitable, c’est se donner bonne conscience ; c’est une alternative au capitalisme libéral ; c’est un antidote au libre-échange.
Toutes ces idées reçues ne sont pas fausses, écrivent les deux auteurs qui montrent néanmoins « à quel point se positionner pour ou contre le commerce équitable est réducteur ». « Quelle qu’en soit la conception, le commerce équitable se révèle moins une solution clé en main qu’une innovation sociale qui se nourrit des ajustements permanents que les acteurs (associatifs, entrepreneurs, importateurs, professionnels de la grande distribution) s’emploient à apporter sous la pression des objections ou des demandes des consommateurs eux-mêmes ».
Pas un mais des commerces équitables
Sylvain Allemand et Isabel Soubelet le montrent : le commerce équitable ne naît pas avec l’invention du label « Max Havelaar », que l’on doit à l’initiative d’un prêtre-ouvrier, Francisco Van der Hoff, aujourd’hui installé à Oaxaca (au Mexique) et à Nico Roozen, membre de Solidaridad, une ONG d’aide au développement pour l’Amérique latine.
Avant Max Havelaar, l’organisation anglaise Oxfam commercialise, depuis les années cinquante, des articles fabriqués par des réfugiés chinois de Hong Kong. De même les boutiques Artisans du Monde commencent à s’installer en France à partir du milieu des années soixante-dix. Entre-temps une première conférence pour le commerce et le développement a eu lieu à Genève sous l’égide des Nations Unies.
Pour Sylvain Allemand et Isabel Soubelet, il n’y a pas un mais des commerces équitables. Avec des approches, des modes d’organisation et des finalités différentes. Et les deux journalistes d’expliquer qu’il y a en gros trois catégories de filières :
- les filières spécialisées avec commercialisation de produits dans des boutiques organisées en réseau (Artisans du Monde et Minga et d’autres réseaux spécialisés dans des produits artisanaux) ;
- les filières labellisées inspirées par Max Havelaar – les produits identifiés par un label, sont distribués indifféremment dans des boutiques spécialisées ou par la grande distribution. A côté de Max Havelaar, d’autres labels ont vu le jour comme Bio-équitable ;
- les filières « hybrides » qui sont animées par « des sociétés qui combinent un double souci éthique et d’efficacité économique en exploitant ouvertement les outils du marketing ». Deux exemples : Alter Eco ou Ethiquable.
« Un lieu de controverses »
De ce fait, « le monde du commerce équitable est un lieu de controverses » avec des divergences d’approche. Pour certains, « le commerce équitable est une fin en soi, pour d’autres, il est un outil au service d’une cause : le développement durable ou la défense de la biodiversité ».
Même s’il constitue une goutte d’eau dans l’océan du commerce mondial (environ 0,01 %), le commerce équitable constitue en même temps un formidable levier de développement car il est en progression constante, à la fois en volumes et en notoriété.
Ceci étant, son impact sur le revenu des producteurs du Sud, et notamment des ouvriers agricoles, reste marginal, même s’il est positif car, comme l’écrivent les deux auteurs « à l’évidence, le commerce équitable ne pourra transformer seul le commerce international ou protéger les pays du Sud contre les effets pervers d’une plus rapide insertion sur le marché mondial. Il est nécessaire de considérer le commerce équitable comme complémentaire d’autres solutions… »
Aider à des prises de conscience
Acheter équitable, est-ce se donner bonne conscience à bon compte ? Oui, si l’on observe que pour l’essentiel notre consommation ne relève pas de cette logique. Non, si l’on considère que cela participe d’une prise de conscience de problèmes dont on n’était jusqu’alors peu conscients.
De même le commerce équitable, s’il ne saurait être assimilé au développement durable, a le mérite de nous sensibiliser aux enjeux de la mondialisation et à l’intérêt de changer nos habitudes de consommation. Des éléments qui participent de la prise de conscience de la nécessité du développement durable.
Est-il une alternative au capitalisme libéral ? Oui dans le sens où « il relève de l’économie sociale ou de l’entrepreneuriat social qui visent à replacer l’homme au cœur de l’économie, sans nécessairement sortir du cadre de l’économie marchande. Mais s’il conteste le fonctionnement du commerce international, il n’en remet pas en cause le principe ».
Et les deux auteurs de citer Francisco Van der Hoff, l’inventeur du label Max Havelaar : « ce commerce est à la fois une rébellion et une proposition. Il constitue un modèle différent, un modèle de marché dans le marché, une stratégie puissante qui vise à ce que les producteurs et les consommateurs se réapproprient la responsabilité et le pouvoir réel d’impulser et de mettre en œuvre des alternatives commerciales ».
Ce faisant, il peut œuvrer à une sorte de moralisation d’un système qui peut ainsi intégrer, sans se remettre en cause, une part des critiques qui lui sont faites. « A sa façon, le commerce équitable, écrivent les deux journalistes, illustre la logique d’hybridation entre les trois types d’économie que l’on a l’habitude de distinguer : l’économie marchande, l’économie fondée sur la réciprocité (économie sociale et solidaire) et l’économie basée sur la redistribution (sous la forme notamment d’éventuelles subventions publique ».
A la fois soluble et contestataire
Pour les deux journalistes, « le commerce équitable apparaît plus soluble qu’il n’en a l’air dans le capitalisme » Mais s’il ne conteste pas formellement le libéralisme économique, il remet en cause les théories qui poussent à la dérégulation des échanges mondiaux. Et les auteurs de citer la thèse de Virginie Diaz Pédregal : « le commerce équitable ne s’attaque plus de front au système libéral, comme il le faisait à l’époque où il s’appelait commerce alternatif. Les partisans de la labellisation pensent que le système est perfectible de l’intérieur ».
S’il est une raison de militer pour le commerce équitable, c’est celle que donnent Sylvain Allemand et Isabel Soubelet dans leur conclusion : « réfléchir à la notion de commerce, à savoir le rapport entre un acheteur, un vendeur et un lieu, c’est se poser la question de la juste répartition des richesses dans le monde. Si rien ne permet d’affirmer aujourd’hui que le commerce équitable sera demain la norme des échanges internationaux, il génère une réflexion qui bouscule les habitudes, en replaçant l’homme au cœur de l’économie ».
Alain Goguey
Le commerce équitable Editions du Cavalier Bleu –collection Idées reçues - Sylvain Allemand – Isabel Soubelet - octobre 2008 – 128 pages – 9,50 € Le site des éditions du Cavalier Bleu


