L’utilité sociale des humanités


L’enseignement des humanités est-il un luxe que nos sociétés ne peuvent plus se
permettre ? Martha Nussbaum répond qu’au contraire, dans un monde de concurrence
économique mondialisée, les humanités ont un intérêt social et politique.

Le dernier livre de Martha Nussbaum est un manifeste : en moins de cent cinquante pages, la philosophe américaine présente son plaidoyer pour une certaine vision de l’éducation et des humanités.

L'utilité sociale des humanités

Un article de Solange CHAVEL repris du site La vie des Idées

L’ouvrage s’ancre largement dans les travaux universitaires de l’auteur sur le rôle des émotions, de l’imagination et de la narration dans la vie morale et politique. Ceux qui connaissent son travail reconnaîtront en particulier les arguments développés dans Upheavals of Thought (Oxford, Cambridge University Press, 2001), The Fragility of Goodness (Oxford, Cambridge University Press, 1986) ou encore Cultivating Humanity (Cambridge, Harvard University Press, 1997). Mais dans Not for Profit, le ton adopté est différent : il est résolument vif, engagé, pensé pour le débat public.

Une crise des humanités ?

À ce titre, le livre s’inscrit dans un contexte américain qui abonde en essais et articles débattant du sort des humanités en temps de crise économique, tandis que le système éducatif, du primaire au supérieur, est soumis à un impératif d’utilité. On peut par exemple citer, parmi bien d’autres exemples, Crisis on Campus de Mark C. Taylor (New York, A. Knopf, 2010), Why Choose the Liberal Arts ? de Mark William Roche (Notre Dame, University of Notre Dame Press, 2010), ou encore Reforming Our Universities de David Horowitz (Washington, Regnery Publishing Inc., 2010).

Le débat peut s’organiser en deux camps assez nettement distincts : d’un côté se trouvent les avocats d’un changement de l’éducation comme une nécessaire adaptation aux rigueurs économiques et aux exigences accrues de la compétition internationale. De leur point de vue, l’enseignement des humanités apparaît au mieux comme un luxe charmant mais inutile, au pire comme une complaisance coupable. De l’autre côté, les avocats des humanités se trouvent bien souvent acculés à une position défensive, adoptant bon gré mal gré l’attitude de gardiens d’un acquis traditionnel.

Or le grand mérite de l’ouvrage de Martha Nussbaum est de présenter un plaidoyer pour les humanités qui est tout sauf la défense frileuse d’une distinction sociale.

Elle affronte directement les défis contemporains sans regretter un hypothétique âge d’or des humanités : surtout, loin de considérer que les humanités et les arts sont un bien a priori, elle ne recule pas devant la tâche de justifier leur intérêt social et politique, et le fait avec talent.

La thèse de Nussbaum, en un mot, n’est pas que l’enseignement et la recherche en art et humanités doivent être préservées malgré la crise économique et les exigences technologiques accrues : elle est d’affirmer qu’au contraire les humanités constituent un des éléments de la réponse à cette crise. Mais toute la question est bien sûr de savoir ce que l’on met sous le vocable « humanités » et à cet égard l’ouvrage de Nussbaum est tout sauf un plaidoyer complaisant. Suivi jusqu’au bout, son argument a pour conséquence une réforme profonde et exigeante de la manière dont celles-ci sont enseignées et pratiquées [2].

L’argument de Nussbaum se déroule en sept brefs chapitres structurés autour de l’opposition de deux modèles idéaux-typiques d’éducation. D’un côté, l’éducation tournée vers le profit économique (« education for profit » ou « education for economic growth ») cherche avant tout à doter les élèves et les étudiants d’un certain nombre de capacités techniques qui leur permettront d’évoluer dans un monde de concurrence économique mondialisée. Le discours se veut alors austère et réaliste : la compétition internationale impose ses exigences et les États ne peuvent maintenir leur rang qu’en formant des qualités d’innovation technologique et de profit économique.

De l’autre côté, le modèle qui a les faveurs de Nussbaum est celui d’une éducation tournée vers la démocratie (« education for democracy »). L’argument consiste simplement à souligner qu’une éducation exclusivement tournée vers le profit sape lentement mais sûrement les conditions qui permettent aux sociétés démocratiques de fonctionner. Une démocratie vivante demande à ses citoyens participation, information, indépendance d’esprit : autant de qualités qui ne recoupent que partiellement les exigences de l’éducation tournée vers le profit, et qui doivent être cultivées directement par l’éducation primaire, secondaire et supérieure.

En un mot, le mouvement de l’argument de Nussbaum est le suivant : si les valeurs démocratiques nous tiennent à cœur, alors il nous faut former non seulement de bons techniciens, mais également des hommes et des femmes dotées des capacités critiques et empathiques nécessaires pour bien remplir leur rôle de citoyen. La diversité culturelle croissante et la mondialisation ne font qu’ajouter à la liste de ces exigences : il faut des citoyens capables de comprendre des situations et des problèmes interprétés dans un cadre moral et culturel différent. Or, et c’est la dernière étape de l’argumentation de Nussbaum, ces capacités nécessaires d’esprit critique, d’ouverture empathique et de compréhension de la diversité des cultures sont développées essentiellement par les arts et les humanités, ou plutôt par une certaine pratique des arts et des humanités.
Pédagogie socratique et imagination narrative

On le voit, pour que l’argument fonctionne, il faut que par « humanités » on entende au moins autant une pédagogie et une pratique que des contenus. Pour dire que les humanités sont la réponse à « l’éducation tournée vers la démocratie », il faut y voir non pas la seule transmission de contenus caractéristiques d’une culture, mais la pratique de la réflexion. Ainsi, si Nussbaum évoque plusieurs fois le nom de Platon au cours de l’ouvrage, il est frappant de constater qu’elle n’y recourt pas tellement au titre d’un classique indiscutable qui ferait partie d’un canon figé : elle s’intéresse plutôt au type d’esprit qui se trouve cultivé par la rencontre critique de ces textes classiques, par la lecture de certains romans ou plus généralement par un questionnement socratique sur la vie et ses modalités.

Pour lire la suite

Pour télécharger le pdf

Martha Nussbaum, Not for Profit. Why Democracy Needs the Humanities, Princeton & Oxford, Princeton University Press, 2010. 178 p., 23$.
Posté le mardi 15 février 2011
licence de l’article : Contacter l’auteur