L’économie sociale et solidaire n’existe pas

par Matthieu Hély


Derrière la promotion du monde associatif et de « l’économie sociale et solidaire », Matthieu Hély décèle le désengagement de la fonction publique et la dérégulation programmée du travail. Il faut en finir avec l’enchantement d’un monde associatif pris pour ce qu’il n’est pas (un compromis entre plusieurs logiques antagonistes) pour l’aborder comme ce qu’il est devenu : un marché du travail dont les acteurs précarisés ont perdu le statut naguère garanti par la fonction publique.
L'économie sociale et solidaire n'existe pas

Un article de Matthieu Hély repris de La vie des Idées novembre 2008

Matthieu Hély, « L’économie sociale et solidaire n’existe pas », La Vie des idées, 11 février 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-economie-sociale-et-solidaire-n.html

« Jusqu’à présent les hommes se sont toujours fait des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu’ils sont ou devraient être. Ils ont organisé leurs rapports en fonction des représentations qu’ils se faisaient de Dieu, de l’homme normal, etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu’à les dominer de toute leur hauteur. Créateurs, ils se sont inclinés devant leurs propres créations. Libérons-les donc des chimères, des idées, des dogmes, des êtres imaginaires sous le joug desquels ils s’étiolent. Révoltons-nous contre la domination de ces idées. », Karl Marx, Avant-propos, L’idéologie allemande in Œuvres, vol.3, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1982

L’institutionnalisation, sans réel débat, de la notion « d’économie sociale et solidaire », utilisée comme concept du monde académique et définie comme une catégorie administrative faisant l’objet d’interventions publiques par le monde politique, soulève plusieurs questions qui n’ont jamais été abordées dans le vaste ensemble de publications consacrées à ce thème depuis son émergence.

Chargée de répondre tour à tour « à l’étranglement financier du développement, à la dérégulation de l’économie et à la libéralisation des mouvements de capitaux, qui provoquent partout le chômage de masse, les faillites en chaîne, la marginalisation croissante des chômeurs de longue durée et de ceux qui savent qu’ils n’ont pas la possibilité de retrouver un emploi à cause de leur âge, de leur manque de qualification ou d’expérience professionnelle, de leur appartenance ethnique, de leur sexe, etc. » [1] par les fondateurs de cet oxymore, l’économie solidaire serait également « présente partout où l’on promeut la recherche du bien commun, l’emploi des plus défavorisés » [2] selon les signataires du manifeste pour l’économie solidaire publié pendant la dernière campagne présidentielle. C’est sans doute beaucoup attendre d’une notion dont les valeurs et les pratiques qu’elle est censée circonscrire varient considérablement d’un acteur à l’autre : faut-il, par exemple, inclure dans la définition polysémique de « l’économie sociale et solidaire », la promotion du « bénévolat de compétences » [3] par des entreprises comme « The Walt Disney Company » qui mettent leur personnel à disposition de causes associatives dans le cadre de leur temps de travail (ou sur leur temps hors travail en contraignant fortement la participation « volontaire ») pour donner une âme et une morale à l’activité capitaliste ? Dans les rares textes où les auteurs se risquent à donner une définition, on reste sceptique et perplexe face à son caractère normatif et performatif : « composante spécifique de l’économie aux côtés des sphères publiques et marchandes, l’économie solidaire peut-être définie comme l’ensemble des activités économiques soumis à la volonté d’un agir démocratique où les rapports sociaux de solidarité priment sur l’intérêt individuel ou le profit matériel ; elle contribue ainsi à la démocratisation de l’économie à partir d’engagements citoyens ». Suffisamment imprécise pour être revendiquée par une multitude d’acteurs allant des « entrepreneurs de morale » du monde associatif aux entrepreneurs « sociaux et citoyens » du monde capitaliste et suffisamment performative pour laisser penser que les pratiques qu’elle regrouperait sont autonomes, l’« économie solidaire » semble ainsi avoir été élaborée pour donner une illusoire homogénéité à un champ aussi hétérogène qu’hétéronome.

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Posté le mercredi 29 septembre 2010
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