2010 sera-t-elle l’année de l’économie sociale et solidaire ?

Jean-François Draperi : « L’économie sociale et solidaire, une alternative à redécouvrir en temps de crise »


Jean-François Draperi est président du comité scientifique de l’observatoire transfrontalier sur l’économie sociale qui a été mis en place par la CRESS Nord - Pas-de-Calais et par ConcertES. Rédacteur en chef de la Recma, il vient de consacrer un nouvel ouvrage à l’économie sociale et solidaire sur le thème d’« une alternative à redécouvrir en temps de crise ».

Il avait déjà publié en 2007, déjà chez Dunod, un livre sur l’économie sociale et solidaire intitulé « Comprendre l’économie sociale - Fondements et enjeux ». Il a également codirigé avec Philippe Frémeaux, « L’économie sociale de A à Z », Alternatives économiques, (Hors-série nº 12, janv. 2006).

Un article repris du site Nord-social, site d’informations sur l’économie sociale et solidaire publié sous licence Creative Commons

mercredi 18 novembre 2009 par Alain Goguey

Nord-Social.Info : « Aprè »s le livre de Thierry Jeantet sur l’économie sociale, alternative au capitalisme, quel est l’objet de ce nouveau livre ?

Jean-François Draperi : Il s’agit d’un travail collectif, qui ambitionne de faire le point sur l’actualité de l’ESS. Même si nous finissions par quelques propositions, d’actions, ce livre n’est pas un livre qui dit ce que l’ESS doit faire. C’est un livre qui résume ce qui s’est fait au cours des dernières années et qui analyse la situation présente. Il donne les moyens de comprendre en quoi l’économie sociale et solidaire se distingue de l’économie capitaliste et peut représenter une alternative.

Ce livre a été réalisé avec le soutien des réseaux des CRESS et de la CNCRES sans oublier ceux de la Recma [1]

N-S.I : Quelles sont les questions d’actualité pour l’économie sociale ?

J-F.D : Il y a tout d’abord la publication d’un certain nombre de chiffres qui permettent d’avoir une meilleure connaissance de la réalité de l’économie sociale.
Et puis il y a l’actualité de cette crise économique et financière et des questions sociales que cette crise vient révéler et aggraver.

Ce livre a été construit autour de ces deux éléments.

D’une part une présentation de la réalité de l’ESS aujourd’hui. -S’agissant des chiffres, il faut aller au-delà du nombre d’emplois et de la participation au PIB. Ne soyons pas dupes, les outils de mesure de l’économie classique ne sont pas les nôtres. Si l’on doit mettre en avant ces chiffres pour montrer que l’on existe, ils ne suffisent pas pour autant à définir notre identité.
L’économie sociale et solidaire, ce sont des groupements de personnes. Par-delà les emplois, on peut donc se poser la question de savoir combien de membres et combien d’adhérents. Est-ce que ces personnes participent aux assemblées générales et aux conseils d’administration et qu’y font-elles ? Comment participent-elles à l’ESS ?

D’autre part les réponses que l’ESS peut apporter aux problèmes révélés par la crise. On dit que l’économie sociale et solidaire répond à des besoins non satisfaits. Quels sont ces besoins, en quoi et comment sont-ils satisfaits par l’ESS ? Le sont-ils de façon originale ?

N-S.I : Un livre blanc, réalisé par un groupe animé par Claude Alphandéry et Laurent Fraisse est publié en même temps ? Est-ce que ça ne fait pas doublon ?

J-F.D : Ce sont deux ouvrages différents. Notre démarche n’est pas celle qui a prévalu pour le livre blanc. Le livre blanc s’inscrit dans une démarche prospective puisqu’il formule cinquante propositions.

Notre propos est plus celui d’une meilleure connaissance de l’ESS et de ce qu’elle fait. Nous nous sommes donc plus inscrits dans une logique de présentations de faits concrets et d’analyse, de critique et de débat. Nous pensons que l’ESS a besoin de se bâtir un cadre de référence, d’une identité plus solide que celui dont nous disposons.

Ce livre s’inscrit, de ce point de vue, dans la démarche du discours par la preuve. On va donc trouver dans cet ouvrage de nombreux exemples d’innovations récentes en économie sociale et solidaire, qui apportent la preuve de la richesse et de la vitalité de l’ESS.
On y trouvera des échos de la dynamique de la recherche, de même que des informations sur les multiples rencontres qui ont lieu au niveau régional. Je donnerai un seul exemple, l’Auvergne, où l’on arrive à réunir 800 personnes autour de l’économie sociale et solidaire. Qui l’aurait dit il y a dix ans ?

Mais il y a aussi des articles de fond. On explique ce que sont des coopératives d’entreprises, ce que sont des mutuelles d’assurances. Tout le monde connaît la Macif et la Maif. Qui est capable d’en dire plus ? Et il n’est pas rare que l’on entende que ce sont des grosses boîtes et finalement des mutuelles d’assurances qui sont comme les autres sociétés d’assurances. Si c’est faux, en quoi sont-elles différentes ?

On parle également du rôle structurant pour les territoires des Scic (sociétés coopératives civiles d’intérêt collectif) et des CUMA (coopératives d’utilisation de matériel agricole).
On étudie aussi en profondeur ce que partagent l’économie sociale et économie solidaire en vue de fonder un projet commun.

Nous avons visé à une meilleure connaissance de l’ESS, une connaissance plus qualitative qui nous vient d’études de fond qui ont été réalisée et qui dépasse la seule réalité des chiffres.
Et on a voulu mieux comprendre ce qui se passe dans l’ESS avec la crise financière. Il y a eu des structures de l’ESS qui, par absence de projets, ont eu des comportements qui sont de nature capitaliste et non d’économie sociale et solidaire.

N-S.I : Dans le contexte de crises, l’ESS est finalement assez silencieuse

J-F.D : Tout à fait, malheureusement ! l’ESS est globalement silencieuse et ce livre a aussi pour objectif de lui redonner la parole dans le cadre de cette crise même si je ne suis pas forcément le plus habilité à le faire.
J’observe que cette parole n’est pas prise au niveau nationall. Elle l’est un peu plus, et c’est très bien, au niveau des réseaux de proximité et des fédérations associatives, coopératives… Mais si elle l’est peu au niveau de l’ensemble de l’ESS c’est peut-être parce que l’unité du mouvement n’est pas suffisante. Il nous faut donc, avant de faire des propositions, nous concerter et, en amont, analyser et comprendre. C’est à ce niveau que ce livre nous paraît utile.

Au moment où la société civile ne s’est jamais sentie aussi malmenée par l’économie capitaliste classique et par le modèle économique dominant, il me semble qu’il y a place pour un discours fort de l’économie sociale. Ce livre est une manière de porter un discours fort sur ce registre.

C’est en ce sens que ce livre est complémentaire de celui de Claude Alphandéry même si je formule également en conclusion de cet ouvrage quelques propositions en partie partagées, en partie différentes

Propos recueillis par Alain Goguey

Références :

- L’année de l’économie sociale et solidaire – 2010 - Une alternative à redécouvrir en temps de crise – Dunod – novembre 2009 – 320 pages – 30 euros

Disponible en librairie, chez Dunod ou pour les commandes en nombre à partir de 10 exemplaires, aux Presses de l’économie sociale (commander à passer par fax au 01 48 57 59 16)

Jean-François Draperi est maître de Conférences au Conservatoire national des arts et métiers – ou il dirige le Centre d’Economie Sociale Travail et Société (CESTES / Cnam). Il est également rédacteur en chef de la Revue internationale de l’économie sociale (Recma – site web : recma.org).

[1Recma : Revue des études coopératives mutualistes et associatives dont Jean-François Draperi est le rédacteur en chef.

Posté le dimanche 20 décembre 2009