A lire très vite, ce livre totalement politiquement incorrect

Hervé Kempf : « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme »


Le nouveau livre d’Hervé Kempf devrait faire autant de bruit que celui qui l’a précédé et qui était intitulé « Comment les riches détruisent la planète ». Journaliste au Monde, fondateur de Reporterre, collaborateur régulier de Courrier international et de la Recherche, Hervé Kempf prolonge la réflexion développée dans son premier opus.

De deux façons.
D’une part en nous proposant cette fois des pistes pour sortir de l’impasse suicidaire, dans laquelle nous sommes (nous, c’est-à-dire l’humanité, le monde, la planète) engagés. Parmi celles-ci, celle de l’économie sociale et solidaire.

D’autre part en reformulant l’alerte développée dans son premier livre. L’auteur, qui assume son engagement écologiste, sans pour autant croire au mirage de la croissance verte, nous explique, sur la base d’une mine d’informations glanées dans des centaines de sources, que la crise écologique est probablement beaucoup plus grave et plus profonde que ne nous le disent les rapports consensuels du GIEC, sur le changement climatique.

Un article repris du site Nord-social, site d’informations sur l’économie sociale et solidaire publié sous licence Creative Commons

mardi 14 avril 2009 par Alain Goguey

« Comment les riches détruisent la planète », le précédent ouvrage d’Hervé Kempf, journaliste au Monde, a été un succès de librairie (plus de 300 000 livres vendus) même si la couverture médiatique dont il avait fait l’objet à l’époque avait été relativement peu importante. Dans ce livre, Hervé Kempf nous avait alertés sur les dangers encourus par notre planète du fait de la crise énergétique, environnementale, climatique qui menace aujourd’hui la biosphère.

Sans doute n’est il pas le seul à nous adresser cette alerte, mais il montre qu’on ne résoudra pas la crise écologique sans s’attaquer à la crise sociale car elles sont intimement liées. Comme le dit le titre du livre « ce sont aujourd’hui les riches qui menacent la planète ». Les riches ? C’est-à-dire la classe dirigeante, « prédatrice et cupide, gaspillant ses prébendes » l’oligarchie, qui n’est animée d’aucun idéal, qui n’est porteuse d’aucun projet et qui fait obstacle aux changements qui sont aujourd’hui nécessaires et qui doivent être mis en œuvre très vite, avant qu’il ne soit trop tard, que le point de non-retour ne soit dépassé.

Dans son nouveau livre, d’entrée de jeu, Hervé Kempf annonce la couleur : on peut résumer la situation actuelle par les sept axiomes suivants :

  • 1. - laisser la crise écologique s’approfondir conduirait la civilisation vers une dégradation continue et importante de ses conditions d’existence ;
  • 2. - l’hypothèse d’effets de seuil au-delà desquels les systèmes naturels ne pourraient plus retrouver leur équilibre est désormais crédible. Il y a donc urgence à infléchir et à inverser les tendances actuelles de transformation de la biosphère avant que ces seuils ne soient atteints et même franchis ;
  • 3. – rien ne justifie que les Africains ou les Asiatiques n’aient pas le même accès aux ressources biosphériques que nous (Européens, Américains du Nord ou Japonais) ;
    -* 4. – ce qui signifie que nous devrons réduire notre consommation de ces ressources sauf à assumer la responsabilité du franchissement du seuil d’équilibre de la biosphère ;
    -* 5. – les sociétés dites développées étant profondément inégalitaires, cette réduction de la consommation devra être proportionnellement beaucoup plus forte pour les riches que pour les pauvres, « la baisse générale de consommation matérielle sera compensée par une amélioration des services collectifs concourant au bien-être général » ;
    -* 6. – la rivalité ostentatoire est au cœur du fonctionnement de la société planétaire, ce qui signifie que les modèles culturels des classes les plus riches se sont imposés à l’ensemble de la société. « La réduction des inégalités et la réduction des possibilités de consommation ostentatoire de l’oligarchie transformera les modèles généraux de comportement » ;
    -* 7. – opérer la transition vers une société plus juste et en équilibre avec son environnement sans que l’oligarchie détruise la démocratie pour maintenir ses privilèges constitue donc le défi politique majeur de la période qui s’ouvre.

Sortir de la logique du profit maximum

Pour Hervé Kempf, il y a donc nécessité de transformer les rapports sociaux. Le capitalisme a changé de régime depuis les années 1980, marquant ainsi durablement une génération qui a vu les inégalités s’envoler, l’économie se criminaliser, la finance devenir totalement autonome de la sphère de production matérielle et une marchandisation généralisée s’étendre à toute la planète. Il ne s’agit pas seulement d’économie mais d’idéologie et de valeurs.

« Dans les trois dernières décennies, écrit Hervé Kempf, le capitalisme a réussi à imposer totalement son modèle individualiste de représentation et de comportement, marginalisant les logiques collectives qui freinaient jusqu’alors son avancée ». Réinventer des solidarités, c’est la tâche qui attend la génération qui a grandi sous cet empire et sous cette tutelle idéologique. « Les défis de l’heure exigent de sortir de la logique du profit maximum et individuel pour créer des économiques coopératives visant au respect des êtres et de l’environnement naturel »

« Nous pouvons sortir du capitalisme en maîtrisant les cahots inévitables qui se produiront. Ou plonger dans le désordre qu’une oligarchie crispée sur ses privilèges susciterait par son aveuglement et son égoïsme ».

Inventaire avant disparition

Le titre est brutal. Nous devons sortir du capitalisme, de ce système de rapports sociaux dont Hervé Kempf dresse dans son premier chapitre « un inventaire avant disparition ». Le capitalisme que le journaliste dénonce est devenu le règle des spéculateurs : en 2002, le PIB (produit intérieur brut qui recense les biens et services fournis) mondial était de 32 000 milliards de dollars tandis que les transactions monétaires atteignaient un million de milliards de dollars. Depuis la crise économique et financière, le grand public a appris, parfois à ses dépens, les effets de ce déséquilibre. Un investisseur était autrefois un entrepreneur, aujourd’hui le terme sert à désigner des spéculateurs.

Le constat d’Hervé Kempf est sans appel : « la corruption est au cœur du capitalisme », lequel « prospère dorénavant sur le lucre, l’exhibitionnisme et le mépris des règles collectives ». Et cette corruption répand dans l’esprit public l’idée qu’il vaut mieux être malin que vertueux. L’ordre social est là pour nous le rappeler puisque les « peines plancher » ne concernent que les voleurs d’autoradio tandis que les oligarques se protègent. Même s’ils quittent une entreprise qu’ils ont mise en difficulté, les grands patrons encaissent des bonus, bénéficient de parachutes dorés et autres « retraites chapeaux » qui les confortent dans leur sentiment d’irresponsabilité (au sens étymologique du terme).

On pourrait croire que ces temps sont révolus. En fait il n’en est rien. Ainsi les mesures envisagées par Nicolas Sarkozy pour « moraliser le capitalisme » ne concernent que les patrons d’entreprise qui ont touché des aides de l’Etat. Quant à la dénonciation des paradis fiscaux, elle se résume à quelques coups de menton. Comme l’écrit l’auteur : « lutter contre l’économie criminelle suppose une intervention coordonnées des Etats… Et cela suppose que les dirigeants politiques soient indifférents aux intérêts des groupes et personnes qui profitent de l’économie de corruption ».

Les moteurs du capitalisme : l’individualisme et le profit

Dans ce nouveau capitalisme, l’individualisme devient la vertu cardinale. C’est là un enjeu idéologique central nous dit Hervé Kempf. « Présenter l’individu comme totalement responsable de sa condition permet de gommer la responsabilité sociale et donc de ne pas la mettre en cause ». Le capitalisme devient un système qui s’auto légitime puisque ceux qui réussissent sont forcément les meilleurs. Il en découle une sorte de psychologisation des problèmes sociaux. Lorsqu’un trader dérape, ce n’est pas le système qui est en cause, qui l’a encouragé à déraper. Lorsque les salariés sont en souffrance au travail, c’est parce qu’ils n’arrivent pas à gérer leur stress ou à faire face aux tâches qui leur sont demandées, sûrement pas à cause d’une mauvaise organisation du travail, de pression trop fortes ou d’objectifs inaccessibles.

Casser les outils de résistance collective, mettre les salariés en concurrence sont des méthodes de management au service d’un capitalisme qui brise tout lien social, qui privatise l’espace public et qui transforme tout en marchandise, tout y compris l’humain. Des pans entiers de l’économie monde vivent du tourisme sexuel, de la prostitution organisée, du trafic de drogue. « Depuis trente ans, le changement le plus important du commerce sexuel a été son industrialisation, sa banalisation et sa diffusion massive à l’échelle mondiale… Jamais dans l’histoire, la vénalité sexuelle n’a été aussi ample et aussi profonde. Les bouleversements qu’elle entraîne sont radicaux pour le tissu social et dans les mentalités. On assiste à la prostitutionnalisation de régions entières du globe et à une pornographie des imaginaires sociaux, mais aussi de certaines façons de penser et d’agir… »

Et l’auteur de poursuivre un peu plus loin. « Et le trafic d’êtres humains ne concerne pas que le sexe : un grand nombre de personnes – peut-être un tiers du total – seraient vendues pour répondre à la demande de main d’œuvre servile bon marché dans l’agriculture, les services domestiques ».

Un système fondamentalement pervers

Pour Hervé Kempf, le capitalisme est un système fondamentalement perverti et la crise qui le traverse actuellement est une crise décisive parce que le capitalisme détruit tout. A commencer par l’environnement et les hommes. Pourquoi ? Parce que c’est « un état social dans lequel les individus sont censés n’être motivés que par la recherche du profit et consentent à laisser régler par le mécanisme du marché toutes les activités qui les mettent en relation ».

Le mode de développement en vogue depuis le au XIXe siècle est fondé sur un mobile, celui du gain (ce qui n’a pas toujours été le cas, loin de là, dans l’histoire de l’Humanité). Le marché devient une fin en soi et les individus n’ont d’intérêt qu’en tant qu’ils sont consommateurs, qu’en tant qu’ils sont réduits à leurs besoins. D’ailleurs le capitalisme n’a même plus besoin d’eux, ni aux caisses des supermarchés, ni aux guichets de certains services, ni même dans certaines usines totalement automatisées. Et quand il le juge nécessaire, le capitalisme délocalise, va chercher une main d’œuvre moins chère ailleurs, là où les traditions de résistances collectives sont moins fortes. Halte à la croissance

Pour Hervé Kempf, il est urgent « de sortir du capitalisme et de reconnaître aux personnes d’autres motivations pour agir que leur intérêt propre ; c’est aussi ôter à l’économie sa place exclusive dans la société, pour placer au centre de la représentation l’organisation des relations humaines en vue de leur harmonie ».

Citant Patrick Viveret : « le risque écologique est pour l’humanité l’opportunité de se reconnaître face aux logiques identitaires une communauté de destin », Hervé Kempf nous explique qu’il y a urgence car nous ne sommes plus très loin du point de non retour, du dépassement de certains seuils au-delà desquels les évolutions deviennent irréversibles.

On sait en effet que nous nous approchons des seuils critiques en matière de ressources énergétiques ou de réchauffement climatique Et il est illusoire de croire que les réponses nous viendront de la technologie, que-celle-ci soit nucléaire ou liée aux énergies renouvelables ou aux techniques d’enfouissement du CO².

Même si le lobby de puissants groupes privés cherche à nous faire croire le contraire (car c’est là leur intérêt), l’auteur nous montre que la technique n’apporte pas de réponse à tout et que, dans le domaine de l’énergie nucléaire notamment pour laquelle nous ne savons toujours comment stocker des déchets radioactifs pendant des centaines d’années, nous compromettons gravement les conditions d’existence des générations à venir, non pas celles qui arriveront d’ici un siècle ou deux, mais déjà celles qui nous succéderont dans un avenir proche et que nous côtoyons déjà au quotidien.

Mais Hervé Kempf ne croit pas plus au mirage de la croissance verte, d’une croissance qui serait plus respectueuse de l’environnement et de son impact écologique. Dans ce débat entre la relance de l’investissement et relance de la consommation, l’auteur nous dit qu’il faut tout de suite sortir d’une logique productiviste, d’une logique du toujours plus de croissance. Halte à la croissance, du moins halte à une croissance productiviste qui épuise nos ressources et qui détruit la planète. Un discours iconoclaste, politiquement incorrect, qui s’accompagne d’une remise en cause des inégalités sociales insupportables qui caractérisent notre monde actuel.

Des solutions existent

La coopération ou le despotisme. Tels sont les termes de l’alternative devant laquelle nous sommes. Soit nous arrivons à sortir de la logique suicidaire et productiviste actuelle, soit nous en passerons par le stade destructeur du totalitarisme et du despotisme. Car le capitalisme est incapable structurellement de régler le problème écologique. Son raisonnement est un raisonnement de court terme (celui du profit immédiat). Les solutions aux problèmes écologiques, énergétiques, environnementaux et climatiques passent obligatoirement par des raisonnements de long terme, avec une grande capacité d’anticipation et des investissements non rentables dans l’immédiat. D’où le caractère exceptionnel, historique, majeur de cette crise économique et financière et de cette crise écologique, environnementale, climatique, alimentaire que nous subissons actuellement.

« Sortir de cette situation suppose une économie qui ne soit plus axée sur le principe de l’accumulation privative des ressources. Ce sera une économie de marché mais dont le domaine s’arrêtera à la lisière des biens communs essentiels, qui ne seront pas gérés comme marchandises ». Dans le cadre de l’économie de marché, telle que définie par Fernand Braudel, dans le cadre de cette économie monde, des solutions existent, qui ont déjà fait la preuve de leur viabilité.

Partant de l’exemple de la Caisse populaire de Lévis au Québec, qui a été créée en 1900, Hervé Kempf explique : si ce cas est exemplaire, ce n’est pas un cas isolé. « Des milliers de structures sont fondées sur la mise en commun des moyens pour le bien commun et non en vue du profit individuel. En Europe, coopératives, mutuelles et associations – regroupées sous le terme d’économie sociale et solidaire – pèsent près de 10 % du PIB. Sont-elles restées fidèles à leurs principes ?¨Pas toujours tant la pression capitaliste est forte, l’exacerbation de l’individualisme a conduit de nombreux sociétaires à se désintéresser de leurs structures, ou à n’y participer que comme clients, les dirigeants étant de leur côté attirés par les hauts revenus gagnés par leurs pairs de la finance capitaliste ».

« Nous n’avons pas à inventer un nouveau monde, écrit Hervé Kempf. Il est déjà là, en jachère, comme une terre qui attend de lever pour donner une moisson dorée ». De multiples initiatives locales de coopération, de mutualisme ou d’association prouvent qu’il est possible d’adopter une autre démarche. S’il met l’économie sociale et solidaire au cœur de ses propositions, l’auteur laisse un peu le lecteur sur sa faim car il ne développe pas outre mesure ce chapitre.

Pour ce journaliste spécialiste d’écologie, l’avenir n’est pas dans la technologie, mais dans notre capacité à inventer de nouvelles relations sociales, avec une réduction des inégalités, le développement d’activités socialement utiles et à faible impact écologique, en réduisant notre consommation et notre production. Nous devons sortir de cet aveuglement collectif qui nous conduit droit dans le mur à toute allure.

Les décideurs du G20 et les dirigeants politiques seront-ils capables de surmonter les intérêts contradictoires entre les différents Etats et de résister au lobbying d’une oligarchie égoïste et à la puissance d’intérêts privés qui n’ont nulle envie d’être ramenés à la raison et de renoncer à leurs privilèges.

Nos dirigeants et nos hommes politiques auront-ils le courage d’un tel discours ? Auront-ils le courage de nous l’imposer à tous (car nous sommes tous concernés et nous pouvons tous agir - la survie de l’humanité en dépend) et notamment de l’imposer à cette oligarchie qui détruit notre planète et profite du système.

Dans cette course contre la montre qui est engagée, ce qui fera pencher la balance, c’est la force et la vitesse avec lesquelles nous saurons retrouver l’exigence de la solidarité.

Alain GOGUEY

Hervé KEMPF est journaliste au Monde. Suite au choc de Tchernobyl, il s’est consacré aux questions écologiques. Il est l’auteur de « Comment les riches détruisent la planète » (Ed du Seuil - 150 pages - 2007) et vient de publier « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme » (Ed. du Seuil – 150 pages - 2009). Il anime le site internet Reporterre.net

Début février, il était l’invité de l’IEP de Lille et de l’Université populaire et citoyenne de Roubaix.

Posté le vendredi 17 avril 2009
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