Au colloque de l’ADDES

« Faire de l’économie sociale et solidaire, une force de conviction »

Mobiliser rapidement les énergies pour répondre à la crise


Un article repris du site Nord-social, site d’informations sur l’économie sociale et solidaire publié sous licence Creative Commons

« Il y a un besoin impératif de passer d’un discours de la reconnaissance au langage de la preuve ». C’est à cette conclusion que Tarik Ghezali, un consultant indépendant qui accompagne depuis un peu plus d’un an les initiatives de l’économie sociale, s’est livré à l’issue du colloque organisé par l’Addes le 11 juin dernier et consacré à l’état d’avancement de la connaissance en économie sociale.

Le discours de reconnaissance est indispensable. Tous les intervenants y ont peu ou prou fait allusion et notamment Karine Pluger de Social Economy Europe. Et s’il y a un vrai besoin de reconnaissance statutaire au niveau européen et statistique, besoin qui commence petit à petit à être satisfait, il n’y a par contre pas ce langage de la preuve qui convainc alors quand le discours de la reconnaissance ne fait que réclamer.

C’est à une véritable « révolution culturelle » que Tarik Ghezali invite l’économie sociale : « arrêtons de réclamer et essayons de convaincre nos interlocuteurs du fait qu’ils ont un intérêt à travailler avec nous, économie sociale. »

C’est ce que montrent d’une certaine façon les études d’impact qui sont menées par l’Association des Régions de France avec la Caisse des Dépôts. Ces études montrent concrètement à quoi sert l’économie sociale dans un territoire donné.

Même si elles sont imparfaites, les données publiées par l’INSEE dans les régions, celles qui portent sur la connaissance locale de l’appareil productif, vont également dans le même sens.

Améliorer ensemble la qualité de l’information statistique

Produire des statistiques ne suffit pas : il faut bien évidemment s’assurer du fait que ces statistiques sont fiables et cohérentes entre les diverses sources, en France comme en Europe. Il y a par exemple un net écart entre celles qui sont produites par l’INSEE-Clap (295 000 salariés dans les coopératives) et les données auxquelles le GNC (Groupement national de la coopération) parvient (921 000 salariés employés par des coopératives).

- Coopération - les chiffres du GNC PDF - 316.1 ko

La méthode de calcul statistique retenue par l’INSEE exclut en effet des secteurs clés de la coopération comme les secteurs de la pêche ou des transports (qui emploient plus de 10 000 salariés) et surtout le secteur agricole qui compte 3 200 coopératives agricoles, unions ou SICA employant 150 000 salariés (filiales incluses). Or 75 % des 100 premières entreprises coopératives françaises sont des coopératives agricoles.

Le problème des associations

Par ailleurs la plupart des données statistiques ne concernent que les structures employeuses à l’exclusion des autres. La part du monde associatif est donc totalement sous-estimée sans parler du fait que les associations sont souvent mal répertoriées en termes de classification.

Philippe KaminskiDans son exposé, Philippe Kaminski, président de l’ADDES [1] et organisateur de ce forum, a notamment montré qu’il fallait descendre très loin dans la classification du nouveau code NAF (nomenclature d’activités française) pour trouver une définition qui correspond réellement à ce que sont les associations (la sous-classe 9499Z qui rassemble les autres organisations qui fonctionnent par adhésion volontaire).

Entre-temps, de nombreuses associations ont été classées ailleurs : 13 % d’entre elles sont par exemple répertoriées dans le secteur public et la sous-classe « organisations associatives non classées ailleurs » représente 30 % du total de la division « organisations associatives », alors que des structures bien connues et aisément classifiables y figurent...

Il y a donc nécessité que les acteurs et les statisticiens mènent ensemble un travail en commun de mise en cohérence qui permettra d’améliorer progressivement la qualité scientifique des données produites. C’est ce à quoi les réseaux de l’économie sociale doivent s’employer très vite.

Une démarche européenne

Le rapport d’initiative de Mme Patrizia Toia, adopté par le Parlement européen en février 2009, va dans ce sens puisqu’il « invite la Commission et les États membres à soutenir la création de registres statistiques nationaux des entreprises de l’économie sociale, à établir des comptes satellites nationaux par secteur institutionnel et par branche d’activité, et à permettre l’introduction de ces données dans Eurostat, notamment en faisant appel aux compétences existant dans les universités » pour contribuer à la nécessaire reconnaissance de l’économie sociale.

- Le rapport Toia
PDF - 222 ko

Un premier travail de synthèse vient également d’être publié (décembre 2008) par l’Observatoire du CNCRES qui a été mis en place en 2008. Ce document intitulé « Panorama de l’économie sociale et solidaire », qui a été établi à partir de données de décembre 2006 permet de mesurer un peu mieux l’impact de l’économie sociale et solidaire en France et dans les différentes régions de l’Hexagone, ce qui permettra d’établir quelques comparaisons.

- Panorama de l’économie sociale et solidaire, PDF - 466.7 ko

Au 31 décembre 2006, on recensait donc 203 000 établissements employeurs de l’ESS qui employaient 2,1 millions de salariés, ce qui représentait 9,8 % de l’emploi salarié. Entre 2005 et 2006, près d’un emploi net sur cinq a été créé par les entreprises de l’économie sociale et solidaire, en particulier dans l’éducation, la santé, l’action sociale, le commerce et les services aux entreprises.

Voir également l’étude de Philippe Kaminski sur « le poids de l’économie sociale dans le PIB »

Aider et encourager les politiques publiques

Si ces statistiques ont pour but premier d’améliorer la connaissance que l’on peut avoir de ce que représente réellement l’économie sociale et solidaire, elles sont en même temps une aide précieuse à la décision, notamment des politiques publiques. C’est dans cette optique que l’Association des Régions de France (ARF), avec la Caisse des Dépôts ont réalisé des études, déjà évoquées, pour mesurer l’impact de l’économie sociale et solidaire sur l’économie des territoires et, le cas échéant, justifier les politiques publiques.

«  Il y aurait encore beaucoup à faire, a dit également Tarik Ghezali, pour que, à l’instar de l’IAE (Insertion par l’Activité Economique) on puisse montrer que un euro investi par la puissance publique, permet de ramener deux voire trois euros en taxes diverses ou en économies réalisées ».

Voir à ce sujet les études de

« On a besoin d’argumentaires de ce type, pour convaincre de l’utilité de l’économie sociale, pour montrer également que dans les marchés où elle est en concurrence avec des entreprises classiques, comme par exemple les hôpitaux et cliniques associatives, il y a une vraie différence, notamment en termes de qualité de services entre les acteurs de l’économie sociale et les acteurs privés » et que la balance penche en faveur des premiers.

L’ESS : plus de cent chercheurs et 26 formations

Mais pour améliorer ces outils et cette connaissance, il faut qu’il y ait en amont le travail des chercheurs. Les premières conclusions d’une étude menée par Henri Noguès, professeur à l’Université de Nantes montrent qu’il y a actuellement un peu plus d’une centaine de chercheurs qui ont suivi les exemples de Léon Walras, Charles Gide et Henri Desroches et dont les travaux portent sur l’économie sociale et solidaire

Ils sont un peu moins du quart (27) à s’intéresser au thème « Economie sociale et territoire » et un cinquième (23) à travailler sur celui de « entrepreneuriat et développement ». C’est là une évolution, observe Henri Noguès qui explique que si l’on avait mené une telle étude il y a une quinzaine d’années, il est probable que la thématique de « l’utilité sociale » serait sans doute arrivée en tête.

Aujourd’hui, elle inspire 11 chercheurs tout comme « économie sociale et emploi et gestion des ressources humaines » ou « aspects institutionnels et politiques ».

A contrario, il est probable que le thème « aide à domicile et services à la personne » intéressera à l’avenir de plus en plus de chercheurs (9 actuellement). Même chose pour les thèmes « finances et banques coopératives (13 chercheurs) et « monographies historiques (7 chercheurs).

Ils sont un peu plus de cent chercheurs à s’intéresser à l’économie sociale et solidaire

A noter encore que peu d’études portent sur les rapports entre économie sociale et solidaire et les questions environnementales et écologiques et celles des discriminations, notamment liées au sexe.

Des progrès sont encore à faire pour que l’économie sociale et solidaire devienne un objet d’étude et de recherche pour un plus grand nombre de chercheurs et surtout pour qu’elle soit intégrée plus qu’elle ne l’est actuellement dans les cursus universitaires et notamment les formations en économie. Elle est néanmoins beaucoup plus visible et présente dans le monde universitaire notamment, c’est à la fois un motif de satisfaction mais aussi de regrets, au travers de 26 formations universitaires spécifiques qui sont à peu près réparties sur l’ensemble du territoire.

- Les formations à l’ESS - cf exposé de Henri Noguès

La nécessité de faire mouvement

Enfin il apparaît que l’économie sociale et solidaire a besoin, outre de se connaître et de se faire entendre, de développer en interne un véritable sentiment d’appartenance, et ce, pas seulement dans chacune des quatre grandes familles de l’économie sociale, coopératives, associatives, mutualistes et fondations. Développer un sentiment d’appartenance sans lequel il est difficile de se faire reconnaître, de parler d’une seule voix, de faire réseau ou de « faire mouvement » pour reprendre les termes de Tharik Ghezali.

« Quand on ne sait pas ce qu’on pèse on ne pèse pas grand-chose. Quand on ne fait pas mouvement, c’est difficile de se faire reconnaître, de parler d’une seule voix et d’arriver à convaincre de sa force ». Combien, des deux millions de salariés ou des 200 000 entreprises se sentent partie prenante de l’économie sociale ? se demande encore Tark Ghezali. Quelle vision ont ces acteurs de l’économie sociale ? C’est là un vrai enjeu pour définir l’économie sociale au XXIe siècle.

Un enjeu d’autant plus important que l’on est dans un contexte très particulier, celui de crises multiples, économique, financière, environnementale, énergétique, écologique, alimentaire, sociale… qui permettent aujourd’hui le développement d’un autre discours sur une autre économie. Mais cette opportunité ne va pas durer, on voit déjà que le discours sur la moralisation du capitalisme et la limitation des profits a été mis en sourdine jusqu’à ce que l’on puisse se dire que la crise est finie et que tout pourra recommencer comme avant.

Si l’économie sociale et solidaire doit se faire entendre, c’est aujourd’hui et maintenant. Il est probable que dans un an il ne lui sera plus possible de profiter de cet espace-tribune que les crises lui ont ouvert. Mais pour cela il est important que l’économie sociale et solidaire fasse mouvement au niveau national aussi bien que dans les régions et dans les territoires.

Et Tarik Ghezali de conclure : « Il y a une faible mobilisation des acteurs au niveau national. C’est regrettable car pour exister dans les territoires de manière pérenne, il faut être présent au plan national ». C’est le défi de cette forte mobilisation de ses acteurs au niveau national que l’économie sociale et solidaire doit désormais relever. Elle dispose d’un an pour ne pas rater ce rendez-vous.

Alain Goguey

Lire égalementle compte-rendu de ce colloque sur le site de l’ADDES

Posté le jeudi 23 juillet 2009
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