Laurent Fraisse, chercheur au CRIDA :

"Contre la crise, mettre l’économie sous contrôle citoyen et démocratique"


Un article publié le p22 avril 2009 par Jean-Paul Biolluz et repris du site Nord-social, site d’informations sur l’économie sociale et solidaire publié sous licence Creative Commons}

« Aujourd’hui, les élites viennent trouver les contribuables et les citoyens pour sauver le système. On demande une solidarité collective vis-à-vis de responsables qui ne sont pas les premières victimes de la crise, tout en étant à l’origine de celle-ci. » Devant les militants de l’Assemblée permanente de l’économie solidaire du Nord – Pas-de-Calais, Laurent Fraisse, chercheur au Centre de recherche et d’information sur la démocratie et l’économie (le CRIDA) n’a pas caché son scepticisme par rapport aux solutions actuelles apportées pour répondre à la crise.

Est-il juste et sérieux de laisser aux tenants d’un système en déconfiture les clefs de la sortie de crise ?

Bien évidemment non, affirme le chercheur. Considérant que « la situation est exceptionnelle, que les dépenses et financements engagés sont exceptionnels, il juge, que le débat doit, donc, être exceptionnel. Il faut, estime-t-il, que la société civile ait un droit de regard sur l’argent investi, sur l’utilisation qui en est fait. »

Par ailleurs, les responsables et acteurs de l’économie sociale et solidaire doivent faire valoir leurs valeurs et leurs pratiques comme alternative à un modèle ébranlé.

Le modèle libéral ébranlé

« La crise invalide ce modèle libéral, affirme-t-il, qui par la mondialisation, par l’augmentation de la productivité, mais entraînant une forte augmentation des inégalités prétend justifier l’entrée d’une partie des populations du tiers-monde dans le cycle de la richesse »

Ce modèle est en échec, considère Laurent Fraisse, qui dresse les impressionnantes remise en cause de ses fondements.

« L’autorégulation du marché, pièce maîtresse de cette idéologie et de ces pratiques, ça ne marche pas. Le système financier dérégulé est en perdition. Mais cela n’empêche pas, constate-t-il, la poursuite de la mise en concurrence dans les services. »

« La répartition de la valeur ajoutée dans l’entreprise est contestée, y compris par Sarkozy. Un domaine où l’économie sociale et solidaire à un mode de répartition plus équitable à faire valoir, » affirme le chercheur.

« La crise met en évidence l’irresponsabilité des responsables économiques. Et l’on constate que la fameuse Responsabilité sociale des entreprises (RSE) sur une base volontaire, ne marche pas, elle non plus. Quelle réponse apporter à cette crise de la responsabilité sociale ? On peut passer par la loi, note le chercheur. On peut aussi mettre en avant l’existence d’autres mécanismes d’entreprise qui permettent d’assurer cette responsabilité, des mécanismes de gouvernance qui sont au cœur de la dynamique de l’économie sociale et solidaire. »

Ces mises en cause de l’économie capitaliste s’accompagnent « d’une relégitimisation de l’intervention de l’Etat et d’une reconsidération de la protection sociale, dont on souligne aujourd’hui des vertus contestées hier. Les pays qui vivent le plus mal la crise, souligne Laurent Fraisse, sont les plus libéraux. Le plus dramatique, c’est pour les travailleurs qui ont gagé leur retraite sur le capital » notant au passage « que la tempête sur les places boursières règle, de fait, la question des retraites en France. » Difficile, en effet, dans ces conditions d’envisager des retraites par capitalisation adossées sur des fonds de pension.

Face à la crise, la protection sociale joue une rôle d’amortissement désormais reconnu, et dont on peut se féliciter lorsque l’on compare avec la situation américaine. « Là-bas, précise le chercheur, l’arbitrage pour une famille c’est le choix entre les soins et l’alimentation. Le modèle anglo-saxon est cassé » estime-t-il.

Comment sortir de la crise ?

Laurent Fraisse envisage trois scénarios de sortie de crise.

  • Le premier peut se résumer à une intervention provisoire et partielle de l’Etat pour relancer le système et la croissance, sans changement des règles. C’est la version purement libérale.
  • Le second, c’est l’adoption de réforme pour réguler le capitalisme, un capitalisme un peu plus vert avec une intervention publique durable.
  • Le troisième scénario, c’est le passage au postcapitalisme. Les tenants de cette alternative considèrent « que la crise actuelle n’est pas seulement une crise financière, une crise économique, mais une crise de civilisation. Une situation qui doit conduire à changer les modes de production, de consommation, et plus profondément encore, les modes d’être. »

Dès à présent la lutte est engagée entre les tenants souhaitant la poursuite du système et ceux espérant des changements plus ou moins radicaux.

Dans ce contexte, Laurent Fraisse s’interroge sur la place que peut tenir et jouer l’économie sociale et solidaire.

« L’autogouvernance par l’actionnariat ayant failli, aujourd’hui, on se tourne vers l’Etat, note-t-il, mais sans garantie absolue. Compte - tenu de l’ampleur de la crise, estime-t-il, il faut qu’il y ait une réponse et des propositions citoyennes. » Un domaine dans lequel l’économie sociale et solidaire à tout son rôle à jouer.

Le chercheur avance plusieurs idées.

Il pose la question : « les financements exceptionnels débloqués pour faire face à la crise doivent-ils être investis dans le bâtiment ou l’automobile. Non, estime-t-il, il faut investir dans le social, car le social est un amortisseur à la crise. L’économie sociale et solidaire, très présente dans ce secteur, doit revendiquer les moyens de cette intervention sociale. Elle doit, considère-t-il, avoir un discours offensif sur l’insertion, sur les services de proximité afin de passer à un Etat de prévention social pour une société plus humaine. Les services sociaux doivent être justement financés et les métiers de ce secteur doivent ne plus être précaire. »

S’agissant de l’intervention de l’Etat, il considère « qu’il ne doit pas y avoir d’aide publique sans contrepartie écologique et sociale. » « La transparence et la démocratie doivent être au coeur des démarches de sorties de crise. Et ceci est particulièrement vrai pour le système bancaire. Il faut qu’il y ait un droit de regard des citoyens sur leur épargne. Il faut que la transparence soit garantie par une présence des épargnants dans les conseils d’administration. Mais où sont donc les sociétaires des banques populaires et des caisses d’épargne, s’interroge Laurent Fraisse. Il ne faut pas laisser la direction de la démocratie aux dirigeants, affirme-t-il, mais les différentes composantes de l’économie sociale et solidaire doivent s’en emparer." Laurent Fraisse plaide "pour la refondation d’un pôle des banques coopératives et mutualistes. »

La stratégie de l’économie sociale et solidaire doit s’articuler selon le chercheur autour d’un axe de résistance aux effets de la crise, d’une politique interventionniste sur le plan de relance, et de la contribution à la prise en compte d’un modèle à long terme.

« Il faut, suggère Laurent Fraisse, développer une contre offensive idéologique contre le fondamentalisme de la mise en concurrence. En partant des valeurs de l’économie sociale et solidaire, gages de transparence et d’efficacité, il faut envisager la transformation du système. L’économie sociale et solidaire n’est pas seulement un regroupement d’entreprises, mais doit avoir un projet de société. Elle ne se place pas simplement du point de vue de la protestation. Ses acteurs, sont, au premier rang des coconstructeurs de l’intérêt général. »

L’économie sociale et solidaire qui voit ses valeurs et ses pratiques validées en ces temps de crise sera-t-elle à la hauteur s’interroge toutefois le chercheur ?

« Après s’être adaptée dans les années 50 à l’Etat providence, après avoir s’être adaptée au libéralisme depuis 30 ans, peut-elle, aujourd’hui, faire mouvement avec un objectif de transformation sociale ? » demande Laurent Fraisse. " Certes, devant l’ampleur de la crise, il existe un effet de sidération, dont ont été victime la plupart des forces économiques et sociales, les politiques comme les syndicalistes. » Mais, « l’absence de prise de parole collective des acteurs de l’économie sociale et solidaire, le fait qu’elle reste inaudible, inquiète le militant de l’économie sociale et solidaire. Alors que la situation pourrait lui être idéologiquement favorable, l’économie sociale et solidaire peut-elle devenir une force de propositions et d’action ? »

Laurent Fraisse n’est pas le seul à s’interroger ? Venus des différentes familles de l’économie sociale et solidaire, une quinzaine de responsables parmi lesquels le chercheur du CRIDA travaillent à l’écriture d’un livre blanc.

Les auteurs de cette initiative cadre leur démarche. « La crise actuelle du capitalisme, expliquent-ils, est une fenêtre de tir historique pour affirmer, faire connaître et reconnaître l’économie sociale et solidaire, une économie sociale et solidaire offensive mais ouverte, qui travaille à son propre développement, interroge et améliore ses pratiques et œuvre ainsi à une transformation sociale, écologique et démocratique de l’économie globale, en alliance avec d’autres acteurs de la société. »

Jean-Paul BIOLLUZ

Posté le dimanche 26 avril 2009