Le sociologue publie avec Marc Humbert, Serge Latouche et Patrick Viveret : « De la convivialité »

Alain Caillé : « Le libéralisme nous a fait vivre un processus de décivilisation »


Alain Caillé, estimant « que nous sommes à la fin de toute une série de cycles, et que le libéralisme nous fait vivre un processus de décivilisation » appelle à travers le convivialisme à un véritable changement de perspectives. A l’heure, où il vient, justement, de publier un livre, « de la convivialité. Dialogues sur la société conviviale à venir » en compagnie de Marc Humbert, Serge Latouche et Patrick Viveret, il a accordé un entretien à Nord-social.info.
Alain Caillé : « Le libéralisme nous a fait vivre un processus de décivilisation »

Un article de Nord Social Infodu samedi 23 avril 2011 de Jean-Paul BIOLLUZ

Nord-social.info : comment analysez-vous la situation actuelle et l’état de la société ?

Alain Caillé : « Nous sommes à la fin de toute une série de cycles¬. Un cycle pluriséculaire d’exploitation de la nature qui s’achève. Le cycle du néolibéralisme, phénomène total dont la dynamique centrale est une exacerbation vertigineuse des inégalités ».

« En 1970, les 100 patrons américains les mieux payés gagnaient 40 fois le salaire de leurs employés, en 2010, 1000 fois. En Amérique, en 1970, les 1% des citoyens les plus riches accaparaient 9% de la richesse, en 2010, 25%. Aujourd’hui, 1/2 de la richesse provient de la spéculation financière, 1/4 de la spéculation immobilier, 1/4 de la production réelle ». « Le libéralisme nous a fait vivre un processus de décivilisation ».

Nord-social.info : Qu’entendez-vous par processus de décivilisation ?

Alain Caillé : « Un processus de perte et de délégitimation des normes qui permettaient de vivre ensemble civilement, dans un respect mutuel minimum ».

Vers la rupture du pacte démocratique ?

Nord-social.info : quel a été le rôle de la croissance durant toute cette période ?

Alain Caillé : « L’adhésion au pacte démocratique a très largement correspondu à l’adhésion à un processus de croissance dans lequel tout le monde avait le sentiment d’être gagnant ».

« En Europe et aux USA, on ne connaîtra plus de taux de croissance aussi importants. Dans les pays émergents, non plus, prochainement. L’adhésion à la démocratie ne pourra plus reposer sur une forte croissance ».

Nord-social.info : quelle peut être la réponse ?

Alain Caillé : « Nous sommes à la fin du cycle des grandes pensées démocratiques : le libéralisme, le socialisme, une variante redistributive du libéralisme ».

« Ces grandes idéologies reposent sur une idéologie utilitariste. Les hommes s’associent à travers la démocratie car cela améliore leur condition. Si nous ne pouvons plus faire reposer l’adhésion à la démocratie sur une augmentation régulière de la croissance, sur quoi faire reposer cette adhésion à la démocratie ? Qu’est-ce que l’on fait si l’on ne peut pas désamorcer le conflit social grâce à la croissance ? » « La réponse est à chercher du côté du convivialisme, un nouveau cycle idéologique à inventer. Le monde associatif, mutualiste et coopératif est, sans doute, le mieux placé pour favoriser ce mouvement ».

Prendre le contre-pied de Margareth Thatcher

Nord-social.info : c’est un véritable changement de perspectives ?

Alain Caillé : « Nous avons vécu depuis trente ans une forme de totalitarisme à l’envers avec le néolibéralisme. Ce totalitarisme était sans rapport avec les totalitarismes du 20e siècle, dont la finalité était de faire du corps social en sacrifiant les individus ».

« Nous vivons totalement l’inverse. Tout ce qui est de l’ordre du commun doit être sacrifié à l’individualisme ».

« Tant que l’on estime que de plus en plus d’individualisme nous conduit à vivre une apothéose de la démocratie, nous sommes piégés ». « Ce qui est réalisé depuis 20 ou 30 ans, ce n’est pas la démocratie, mais une inversion de la démocratie ».

« Dans le cas du totalitarisme d’hier, personne n’osait sortir du discours officiel. Aujourd’hui, personne n’ose sortir d’une nouvelle novlangue, le néomanagement, une vision financière de la société. Toutes les grandes organisations sont prises dans ce système, et personne n’ose en sortir ».

« Aujourd’hui, il faut affirmer des principes. Il faut affirmer la commune humanité qui existe entre les hommes et que ceux-ci vivent en société. C’est fondamental. C’est prendre le contre-pied de la célèbre formule de Margareth Thatcher : « Il n’y a pas de société, il n’y a que des individus. » Eh bien oui, nous vivons en société ! ».

Concevoir un programme de recivilisation

Nord-social.info : quel type de société ?

Alain Caillé : « Il faut savoir limiter l’illimitation, cette volonté du toujours plus. Personne ne doit tomber dans un niveau de misère insupportable. Parallèlement, il doit exister un revenu maximum, dont il faut discuter le niveau ».

« Il ne s’agit pas de bâtir une société austère où tout serait interdit. Il faut concevoir un programme de recivilisation qui pourrait passer par le monde associatif, mutualiste, et coopératif, qui est le mieux placé pour imaginer et mettre en œuvre des réponses à ces nouvelles demandes  ».

Nord-social.info : nous sommes dans une oligarchie dirigée par un petit groupe qui impose ses intérêts et ses points de vue. Comment le convivialisme peut-il inverser la situation ?

Alain Caillé : «  Plus je vais, plus je pense que ce sont les idées qui importent. Toutes les grandes révolutions se sont faites au nom d’idées. Les grands mouvements de l’histoire ont été précédés de grands mouvements de pensées. Le néolibéralisme, c’est le triomphe d’idées élaborées il y a 40 ou 50 ans ».

« Aujourd’hui, l’enjeu essentiel, c’est de conquérir de la fierté. Il y a un monde à inventer et c’est exaltant. Il faut inventer une nouvelle idéologie, des mots nouveaux. Il faut lutter contre le néomanagement qui a envahi les institutions de l’ESS ».

Nord-social.info : qu’est-ce qu’un programme de recivilisation ?

Alain Caillé : « C’est un programme de réinvention d’une commune humanité et d’une commune socialité, d’un type de rapport social où, comme disait Marcel Mauss, il faut apprendre à « s’opposer sans se massacrer ».

Nord-social.info : quel rôle peut jouer l’économie sociale et solidaire et le mouvement coopératif ?

Alain Caillé : « Le rôle que le sociologue Émile Durkheim assignait autour de 1900 aux corporations économiques, un rôle de lutte contre l’illimitation. Ce sont elles, écrivait-il, qui représentent « les formes morales capables d’instituer, de faire accepter et de maintenir la discipline nécessaire…De tout temps elles ont joué ce rôle modérateur ». Ou encore :« Qu’on en fasse un organe défini de la société, ajoutait-il, tandis qu’il n’est encore qu’une société privée ; qu’on lui transfère certains des droits et des devoirs que l’État est de moins en moins capable d’exercer et d’assurer…et, peu à peu, par l’influence qu’il exercera, par le rapprochement qui en résultera entre les travaux de tous, il acquerra cette autorité morale qui lui permettra de jouer ce rôle de frein sans lequel il ne saurait y avoir de stabilité économique ».

« de la convivialité. Dialogues sur la société conviviale à venir » par Alain Caillé, Marc Humbert, Serge Latouche et Patrick Viveret aux éditions La Découverte, 14,50 €

Propos recueillis par Jean-Paul BIOLLUZ
Posté le mercredi 27 avril 2011
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